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Deirdre McCloskey, superstar mondiale du camp libéral

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18.03.2026

Il y a chez Deirdre McCloskey (1) quelque chose d’un oxymore vivant : une ancienne « domestiquée » de Harvard devenue la plus redoutable contestataire de l’orthodoxie économique ; une héritière de Chicago qui cite George Orwell et Raymond Aron ; une économiste quantitative qui parle de rhétorique, de dignité et de conversation.

Formée dans l’Amérique des années 1960, elle s’initie d’abord, à Cambridge, au keynésianisme – cette doctrine issue de John Maynard Keynes qui confie à l’État la mission de piloter l’économie par la dépense publique et la régulation – puis elle se convertit à l’« école de Chicago », courant libéral attaché aux marchés, aux données factuelles et à la méfiance envers l’intervention étatique. Deirdre McCloskey, 83 ans, a traversé les grandes querelles intellectuelles du XXᵉ siècle. Conversation avec un monument de l’économie, et une dissidente qui n’a jamais cessé de croire que la liberté rend – littéralement – plus riche.

Le Point : Racontez-nous, vous avez été formée à Harvard…

Deirdre McCloskey : Effectivement, je n’y ai pas été éduquée, mais formée – domestiquée, même. En premier cycle, à Harvard, entre 1961 et 1964, j’ai été plongée dans le keynésianisme, après quelques flirts de jeunesse avec l’anarchisme de gauche et le marxisme. Puis, de 1964 à 1967, toujours dans la même université, j’ai poursuivi en doctorat comme une sorte d’ingénieure de l’économie, persuadée qu’un système économique se laisse modéliser en tableaux d’entrées et sorties, et qu’il obéit à des lois prévisibles. Bref, qu’on pouvait le piloter sans trop de peine.

Et vous avez ensuite enseigné à Chicago aux côtés de Milton Friedman (Prix Nobel 1976).

Oui, et en réalité c’est en enseignant à Chicago, de 1968 à 1980, que j’ai véritablement appris l’économie. Là, j’ai compris qu’elle s’appliquait au monde réel. Milton Friedman était effectivement présent et d’une grande courtoisie. Mais ceux qui m’ont le plus influencée furent Robert William Fogel, historien de l’économie (Nobel 1993), et Theodore Schultz, spécialiste d’économie agricole et du développement (Nobel 1979). Ce que j’ai surtout appris à Chicago, c’est que les équations et les diagrammes de l’économie orthodoxe peuvent être mesurés. Ils ne sont pas de simples objets esthétiques à critiquer pour leurs « imperfections » supposées.

Un « économiste de Chicago » estime que ces imperfections ne sont pas si grandes – et il est prêt à le démontrer empiriquement. On dit qu’il « croit en l’économie ». Mais lorsqu’il met ses croyances à l’épreuve des faits, il devient un scientifique empirique. Et nous avons besoin de ces scientifiques-là. J’ai appliqué cette méthode à l’histoire économique – d’abord britannique puis, plus largement, mondiale.

Et vous êtes devenue l’une des grandes figures libérales de votre génération.

Je l’espère, ou, à défaut, je voudrais qu’un autre que moi, disons Orwell ou Raymond Aron, parvienne à convaincre nos contemporains que le « premier libéralisme », celui de juillet 1776 et d’août 1789 – ce libéralisme girondin que l’on peut résumer en un sobre « Pas de maîtres » –, devrait l’emporter. Et rien d’autre. Sûrement pas le faux libéralisme étatiste né en 1848, ce « Pas de pauvres » que les États modernes prétendent réaliser à coups de contrainte et de redistribution massive. La France, par exemple, capte 55 % de son PIB et encadre étroitement une large part du reste.

Les pauvres innovent, eux aussi. En changeant de métier. En ouvrant une échoppe.

Les pauvres innovent, eux aussi. En changeant de métier. En ouvrant une échoppe.

Or la disparition réelle de la pauvreté ne procède pas de ces politiques de coercition, de régulation et de transferts – aujourd’hui si prisées par nombre d’économistes et de philosophes politiques –, mais de ce que j’appelle l’« égalité de permission ». C’est elle, et elle seule, qui a engendré l’enrichissement de notre société à partir du début du XIXe siècle, comme le montrent mes travaux quantitatifs sur le sujet.

Lorsque vous comparez un Européen d’aujourd’hui à un paysan de 1800 vivant avec l’équivalent de trois dollars par jour, avez-vous parfois le........

© Le Point