Idées|Reconnaître sans enfermer pour mieux «désaltériser» le débat public Wael Saleh
Une démocratie se juge à sa capacité à empêcher que les différences ne deviennent des verdicts. Nous savons mieux nommer le racisme, les discriminations religieuses, les inégalités sexuelles, la marginalisation autochtone et l’exclusion linguistique. Reste à rendre ces injustices visibles sans faire de l’appartenance des individus leur vérité…
Un silence sur les différences peut masquer une domination. Mais les lire en passant par l’origine, la religion, la couleur, le sexe ou la langue peut les transformer en prisons. Entre un universalisme aveugle aux blessures et une lecture identitaire qui ne voit plus qu’elles, une voie s’impose : la « désaltérisation ».
Désaltériser ne signifie pas abolir l’altérité ni nier les identités. Il s’agit de libérer la différence devenue frontière, l’identité devenue destin et la personne réduite à une catégorie.
L’altérisation commence lorsque la différence fonde une séparation inégale. « Nous » serions des individus complexes et libres ; « eux » formeraient un groupe homogène, gouverné par sa culture, sa religion ou ses origines. L’appartenance devient un destin épistémique, social et politique qui diminue d’avance la crédibilité, la compétence et la légitimité d’autrui.
Cette opération dépasse les préjugés. Elle relève d’une architecture du savoir qui détermine connaissances légitimes, voix audibles et experts reconnus. Universités, médias, ordres professionnels, plateformes et algorithmes autorisent certains à décrire le monde ; d’autres deviennent objets d’un savoir produit sur eux.
L’altérité est épistémique quand elle touche au droit de connaître et de nommer, systémique quand des procédures neutres reconduisent les hiérarchies.
Pensons à un médecin qui, arrivé au Canada, conduit un taxi faute de reconnaissance de ses diplômes ou face à des obstacles infranchissables. Le regard social voit l’immigrant, l’Iranien ou le musulman. Pourtant, il reste un........
