Les colocs de la CAQ
Quand on a demandé à Bernard Drainville si sa défaite dans la course à la chefferie de la Coalition avenir Québec (CAQ) marquait la fin de son rêve, il a répondu : « Pour le moment. » Ce rêve, il l’avait exprimé sans détour lors de son entrevue d’embauche à Radio-Canada, en 1990 : « Je vais être premier ministre du Québec. »
Christine Fréchette lui a damé le pion, mais elle doit parfaitement savoir que son rival n’est pas du genre à renoncer, malgré cette deuxième tentative malheureuse, et qu’il va guetter une prochaine occasion. Être superministre de l’Économie et de l’Énergie, c’est bien ; être premier ministre, c’est mieux.
Pour le moment, tout le monde à la CAQ se retrouve dans le même bain et n’a pas d’autre choix que de se ranger derrière la nouvelle cheffe, malgré le mécontentement qui s’est manifesté ici et là. François Bonnardel, dont le retour a manifestement eu l’effet d’un baume, pourra peut-être apaiser quelques irritations.
À moins d’une bien improbable victoire, à tout le moins d’un résultat au-delà de toutes les espérances, les profondes divergences qui se sont manifestées durant la course à la chefferie vont cependant réapparaître au lendemain de l’élection du 5 octobre prochain.
Pendant 15 ans, François Legault a réussi à faire cohabiter de façon harmonieuse les deux tendances que la lassitude constitutionnelle lui avait permis de coaliser. Le plaisir d’exercer le pouvoir a permis aux colocs de la CAQ d’accepter plus facilement des défauts qu’un renvoi dans l’opposition pourrait bien rendre insupportables.
En composant son cabinet, la nouvelle première ministre s’est efforcée de régler ou de mettre sur pause les dossiers qui ont provoqué le plus de frictions durant la course. Ils ne seront pas oubliés pour autant.
François Bonnardel a reçu la consigne d’adopter « une approche plus humaine » dans le dossier de l’immigration. Le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) sera ressuscité pour une période de deux ans, sous réserve de ce qu’un prochain gouvernement pourrait décider, mais ceux qui craignent toujours cette « louisianisation » du Québec évoquée par M. Legault se méfieront de l’oreille trop attentive que Mme Fréchette pourrait prêter aux demandes des entreprises.
Si le tracé divise toujours les partisans du troisième lien, la décision de nommer Benoit Charette au ministère des Transports ne pourra que les conforter dans l’impression qu’en rendant sa réalisation conditionnelle à la participation du privé, Mme Fréchette cherche en réalité à enterrer le projet. Noyer le poisson est une spécialité que M. Charette a élevée au niveau de l’art.
Simon Jolin-Barrette a réfréné sa frustration, mais il est le grand perdant du remaniement. Il était trop associé à M. Legault pour que Mme Fréchette le reconduise dans son poste de leader parlementaire sans renforcer l’impression que son arrivée ne changera rien. Le laisser piloter son projet de constitution québécoise, alors qu’elle n’a clairement pas l’intention de le faire adopter, constitue un affront qu’il n’oubliera pas.
Si besoin était, la récente élection partielle dans Terrebonne a confirmé que l’humeur des Québécois n’est pas à l’affrontement avec le gouvernement Carney. En confiant les Relations canadiennes à Jean Boulet, homme éminemment conciliant, encore une fois au détriment de M. Jolin-Barrette, la nouvelle première ministre souhaite clairement établir des relations plus harmonieuses avec Ottawa.
Le premier dossier auquel M. Boulet devra s’attaquer, et régler d’ici l’élection, est celui du financement des infrastructures, qui constitue un contentieux permanent. Le « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec », publié par la CAQ en 2015, réclamait « le transfert en bloc des budgets provenant du Fonds Chantiers Canada, plutôt qu’à travers plusieurs ententes administratives ». Une telle exigence ne pourra pas être satisfaite dans un éventuel accord.
Mme Fréchette se veut intraitable sur la protection des champs de compétence du Québec, mais l’obtention de nouveaux pouvoirs, notamment en matière d’immigration, qui était au cœur de la « troisième voie », ne semble plus être au programme.
Selon le récent sondage Léger, l’arrivée de Mme Fréchette aurait fait gagner 4 points à la CAQ, essentiellement aux dépens du Parti libéral du Québec, dont le chef, Charles Milliard, a multiplié les déclarations contradictoires sur l’utilisation de la disposition de dérogation pour protéger la Charte de la langue française.
Il est difficile de savoir lequel de ces facteurs explique cette embellie ni dans quelle mesure elle pourrait être annonciatrice de ce « souffle nouveau » évoqué par Mme Fréchette, mais la conjugaison des deux ne peut qu’être bénéfique à la CAQ.
Ceux qui lui reprochent de tenir un discours semblable à celui de son vis-à-vis libéral devraient néanmoins être en mesure de constater qu’il y a là une différence certaine. Cela ne suffira sans doute pas à réconcilier les colocs, mais cela pourrait peut-être les faire patienter.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
