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Une majorité, ça se mérite

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11.03.2026

Les regards du Canada en entier ne se seront finalement pas tournés très longtemps vers Terrebonne et l’élection partielle qui s’y met en branle. L’atteinte de la tant espérée majorité de Mark Carney s’est au bout du compte (quasi) réglée… au Parlement.

L’arrivée de la néodémocrate Lori Idlout dans les rangs du premier ministre porte à 170 le nombre de députés libéraux, c’est-à-dire à deux sièges de la majorité. Laquelle, à moins d’un revirement électoral spectaculaire, risque de se sceller à l’issue des deux autres élections partielles du mois prochain, dans les circonscriptions de University-Rosedale et de Scarborough-Sud-Ouest, que le Parti libéral a remportées au dernier scrutin avec plus de 60 % des voix dans les deux cas.

Non seulement Mark Carney est aux portes d’un gouvernement majoritaire, un an après avoir été élu avec une minorité de sièges, mais il ratisse désormais, pour gonfler ses rangs, tant du côté conservateur que du côté néodémocrate. Ce qui pourrait apaiser l’aile plus progressiste de son caucus, qui commençait à se sentir oubliée.

Pour le Nouveau Parti démocratique, la seule consolation, bien mince, sera que l’exode du presque tiers de ses députés — avec le départ attendu d’Alexandre Boulerice au provincial, pour rejoindre Québec solidaire — survient avant l’arrivée en selle de celui ou celle qui prendra la direction de la formation.

Quant au chef conservateur Pierre Poilievre, le voilà comme le Bloc québécois privé de tout levier de négociation, face à un gouvernement qui ne sera bientôt plus minoritaire, et de surcroît à la tête d’un caucus qui pourrait bien vouloir profiter, après les défections et mûre réflexion, des trois années désormais devant lui pour remplacer son capitaine impopulaire.

Cette majorité imminente demeurera toutefois bien fragile pour Mark Carney, qui ne sera pas à l’abri du chantage de certains députés lors de votes qui demeureront serrés ni d’une possible désertion qui découlerait de tensions comme celles suscitées par les guerres au Moyen-Orient.

L’élection partielle dans Terrebonne conserve donc pour lui toute son importance, pour avoir un peu plus les coudées franches. Le « mot en m » n’y sera pas martelé, les bloquistes ne se faisant pas d’illusions quant à l’incontestable popularité du premier ministre et les libéraux sachant qu’ils ne sont pas en terrain acquis. Jamais cette circonscription n’a voté libéral depuis 1980, étant devenue un château fort bloquiste (hormis la vague orange de 2011) depuis la création du parti, en 1991.

Reste que l’imprévisible bataille sera féroce sur le terrain. D’ici le jour du vote, le 13 avril, les libéraux dépêcheront ministres et autobus de bénévoles, tandis que les bloquistes compteront sur des renforts du Parti québécois. Les forces souverainistes espèrent l’élan d’une hirondelle terrebonnienne qui ferait non seulement le printemps, mais aussi l’automne électoral au Québec.

Mark Carney a donc convaincu à ce jour quatre députés d’autres partis de le rejoindre. Or, qu’en est-il du reste des Canadiens ? Le premier ministre a avoué d’emblée qu’il n’aurait pas fait le saut en politique n’eût été l’incertitude économique causée par les menaces de Donald Trump. Soit. Cela ne le dispense pas de s’efforcer de conserver la confiance des citoyens pour gouverner.

Qu’il égraine la position canadienne sur l’offensive militaire israélo-américaine en Iran, nuancée pendant plus d’une semaine, loin du Parlement et de son débat exploratoire sur la question, est tout aussi décevant que préoccupant. Toute possibilité d’intervention militaire canadienne — même si elle ne s’avère que défensive, en soutien aux alliés, comme cela a été évoqué par le ministre de la Défense, et non offensive, comme l’a exclu finalement le premier ministre à la période des questions — commande d’être ouvertement discutée et débattue. La Chambre des communes est certes une arène de théâtre, elle n’en demeure pas moins l’enceinte de notre démocratie.

Cette première année de Mark Carney au pouvoir s’est par ailleurs écoulée au rythme de surprises politiques : divers reculs en environnement, l’abandon d’une taxe sur les géants numériques pour apaiser le président américain, une diversification commerciale auprès de pays jugés d’abord menaçants mais devenus soudainement de dignes partenaires. Entre autres. La rupture est telle que 40 % des citoyens ont l’impression de se trouver face à un tout nouveau gouvernement, a révélé un sondage Pollara, contre 35 % qui y reconnaissent bel et bien un quatrième mandat libéral.

Le recrutement de transfuges ne constitue pas la gravissime violation démocratique que dénoncent les partis d’opposition déconfits — les conservateurs ayant eux-mêmes commis le même impair, qu’ils jugeaient tout à fait légitime lorsque c’était chez eux que se réfugiaient des déserteurs.

Il reste qu’à découvrir les orientations de Mark Carney au gré de ses décisions depuis un an, les Québécois et les Canadiens sont en droit de se demander s’ils souhaitent voir le premier ministre recevoir ainsi les rênes et les pleins pouvoirs d’un gouvernement majoritaire. Finalement, le mois prochain, les électeurs de Terrebonne auront tout de même à prendre une lourde décision.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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