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Éditorial - Langage déshumanisant et stéréotypes nuisibles | La haine est un virus résistant

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15.03.2026

On s’est rarement senti aussi peu d’atomes crochus avec le voisin états-unien. Reste que la frontière n’est pas étanche, spécialement dans les sphères poreuses du numérique, où la glissade revancharde de ce gouvernement MAGA (pour Make America Great Again), passé de chicanier à ouvertement guerrier, nous entraîne collectivement vers le bas.

Pensez aux Obama en singes. Pensez à Gaza transformée en station balnéaire ou à la communauté somalienne qualifiée de « déchets ». Pensez aux manifestants anti-ICE aspergés d’excréments ou encore à Deadpool et à Bob l’éponge appelés en renfort pour ludifier la guerre en Iran. Le bas est devenu si gros, si outrancier, au royaume trumpien, qu’on peine à le prendre au sérieux.

C’est une erreur. L’enflure n’est pas un masque à enfiler ou à retirer. C’est bel et bien le visage que tendent de plus en plus à prendre les États-Unis, souligne avec inquiétude le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD).

Dans un rapport spécial dévoilé la semaine dernière, les 18 experts indépendants sont formels : le « discours de haine raciste », le « langage déshumanisant » et les « stéréotypes nuisibles » sont en hausse aux États-Unis, y compris chez certains élus et haut placés, à commencer par le président lui-même. Leur virulence, conjuguée à un durcissement assumé des opérations de répression de l’immigration, cause de « graves atteintes aux droits de la personne ».

Le CERD avait été sollicité par l’organisation de défense des droits civiques (ACLU) dans la foulée des raids catastrophiques effectués par les policiers de l’ICE au Minnesota. Deux manifestants, Renée Nicole Good et Alex Pretti, y ont été abattus, et un enfant de cinq ans a été arrêté puis relâché en janvier dernier, ce qui a soulevé une vague d’indignation qui a mis des semaines à se calmer.

Le comité onusien a fait vite et bien. Le portrait qu’il trace est sans complaisance. Son appel à l’action est quant à lui indiscutable.

Ce dernier presse Washington de « prendre ses responsabilités, notamment en menant des enquêtes efficaces, approfondies et impartiales » sur les violations présumées. Leur décompte est un exercice aussi opaque que contesté avec l’« augmentation considérable » du nombre de personnes détenues dans les centres de rétention pour migrants et le retrait de certains services essentiels, comme la santé et l’éducation, à des populations vulnérables.

Au nord, on aura beau se boucher les yeux, le nez et les oreilles, nous restons à la merci des poussées de fièvre que décrit le CERD dans son rapport. En effet, « l’encouragement à l’intolérance, à la discrimination et aux crimes haineux » n’est pas un virus national que l’on peut contenir. C’est un mal déjà répandu, propulsé par un écosystème numérique tout-puissant, qui se rit des frontières en plus d’être aggravé par un modèle économique avide de contenus orientés, sinon polarisés, voire nuisibles.

Tous y sont vulnérables, mais plus spécialement notre jeunesse. La rédaction Décrypte de la RTBF a soumis cinq faux profils de jeunes de 15 ans intéressés par la musculation, cherchant à plaire aux filles et sensibles aux questions liées à la masculinité. Résultat : il aura suffi de quelques minutes pour les voir glisser vers un monde qui écrase, contrôle et hiérarchise. Sont d’abord apparus des affirmations sexistes et des propos homophobes, puis des discours valorisant le contrôle coercitif, le mépris du consentement, l’apologie du viol et même l’appel à la violence pour corriger les personnes qui dévient d’un certain idéal. Le tout en quelques heures seulement.

Vous trouvez que c’est rapide ? La réalité s’acharne pourtant à démontrer que quelques clignements d’yeux peuvent suffire pour ouvrir la boîte de Pandore. Une autre étude européenne menée en 2024 et s’intéressant aux comptes de jeunes de 16 et 18 ans a permis de montrer que ceux-ci étaient exposés à du contenu toxique dès les 23 premières minutes de l’expérience. Le tout promu par des visages archiconnus et affichant un soutien fréquent aux commentateurs politiques de la droite réactionnaire américaine, dont celui, oui, oui, de Donald Trump trônant dans le trio de tête.

Vendredi dernier, Sherri Aldis, la directrice du Centre régional d’information des Nations unies, mettait le monde en garde : « la rapidité et l’ampleur de la propagation de la haine en ligne constituent un défi mondial ». Le fait que cela se produit principalement sur des plateformes appartenant à des oligarques, qui agissent au mépris des gouvernements nationaux, appelle à un renforcement de la coopération entre les États pour freiner les pratiques liberticides de ces « trouble-société ».

Fort bien, mais ne soyons pas naïfs, cette voie s’annonce aussi longue que cahoteuse. Bien sûr qu’il faut augmenter la vitesse d’action des instances judiciaires et législatives afin d’assujettir les plateformes à des obligations de réduction des risques. La santé de l’état de droit en dépend. Mais n’hésitons pas aussi à prendre une part plus active dans ce qu’on nous sert. Une éthique numérique, cela se force, mais cela surtout se construit, un clic à la fois.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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