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Fort de café

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08.03.2026

Le café ne me fait pas bon effet. Jamais. Dès la deuxième gorgée, je deviens tendu comme une ligne à pêche au bout de laquelle pend une truite de béton. Même si j’adore son odeur, le café provoque chez moi une fâcheuse tension intérieure.

Alors je bois du thé. D’ordinaire, quelques tasses de thé noir font mon bonheur pour la journée. Rien de compliqué. Ma grand-mère buvait du Orange Pekoe. Pour en boire à mon tour, j’utilise souvent une tasse en grès qui lui appartenait. C’est comme si je cueillais ce thé dans le jardin de mon passé.

Le thé est désormais une industrie plutôt en déclin. Même chez les Britanniques, eux qui avaient fait de ces feuilles un symbole patriotique. Il fallait un certain génie commercial pour qu’un produit aussi exotique que le thé — comme la soie ou la porcelaine — devienne une affaire nationale.

Au XIXᵉ siècle, des campagnes publicitaires encourageaient les classes ouvrières à boire quotidiennement du thé, au nom de la nation. Le thé est présenté comme une boisson nourrissante, pour peu qu’on y jette des tonnes de sucre… L’Empire britannique se concentre dans une tasse : des feuilles venues d’Assam, du sucre des Caraïbes, de la porcelaine faite de poudre d’os de bison d’Amérique.

Peut-on croire n’importe quoi avec une boisson chaude à la main ? Vous souvenez-vous de ceux qui nous juraient que le monde changerait à coups de rasades de café « équitable » ? Dans le même genre, on a Sol Zanetti, une des deux têtes de Québec solidaire, qui fait ces jours-ci la promotion du « Club Pays », un simple troquet transformé en « café citoyen ». À l’entendre, en buvant un café là-bas, on aura bientôt un pays. Un pays en mousse de lait ?

Quand j’en ai assez du thé, il m’arrive de me préparer une chicorée. La chicorée a longtemps été un truc de pauvre, comme les topinambours, ces succédanés de patates. Faute de café, on faisait infuser des grains de chicorée. On mélangeait aussi les restes de café avec de la chicorée et des céréales, comme l’orge, pour allonger la boisson. Les marchands qui voulaient faire plus d’argent gonflaient leur mouture de café avec de la chicorée.

La chicorée, on en buvait durant les guerres pour pallier les pénuries de café. Et les guerres, c’est bien connu, ont mauvais goût. Il n’y a que Donald Trump, en abonné de toutes les fautes de goût, pour ne pas le réaliser.

Comment aimer pareils succédanés ? Ils rappellent par leur présence même qu’il vous manque quelque chose considéré comme plus vrai. Pourtant, la chicorée n’a jamais promis d’être du café… C’est nous qui la buvons en regrettant autre chose encore.

Ce n’est pas toujours l’objet qui est pauvre, mais notre manque d’imagination à son égard.

Depuis quelques mois, la chicorée revient en grâce, paraît-il. Les reportages se multiplient sur sa popularité grandissante au Québec. Une marque québécoise a même fait son apparition. Est-ce parce que le prix du café ne cesse de grimper ?

On redécouvre les vertus de la chicorée, même si l’on sait bien que, comme pour toutes les boissons du genre — thé compris —, la vertu se trouve surtout dans l’eau chaude.

La chicorée de la vieille misère s’invente aujourd’hui une nouvelle tradition prospère. Mais il n’y a pas que les boissons qui ont leurs succédanés. Les époques aussi.

Une industrie peut devenir le succédané d’elle-même : on continue de produire, mais plus ce qui nous fabriquait. Cela arrive quand le geste demeure, mais que son horizon se déplace : on perd la différence entre les produits manufacturés et ceux qui sont fabriqués. Alors, ce que nous faisons cesse d’exprimer une manière d’habiter le monde pour ne plus répondre qu’à une commande.

À L’Isle-aux-Coudres, le chantier où l’on a construit, durant plus d’un siècle, des goélettes de bois se voit transformé grâce à l’essor de l’industrie militaire. Avec l’expansion des commandes de l’armée, espère-t-on, on y fabriquera désormais plus de navires militaires. De quoi faire entrer de l’argent « pour acheter des cafés » dans la région, expliquait au Devoir un cadre du chantier maritime.

Je me demande ce qu’aurait dit Pierre Perrault en entendant la nouvelle de ces fabrications militaires à L’Isle-aux-Coudres. Le cinéaste-écrivain savait bien que le temps des « voitures d’eau », comme on appelait les goélettes, était révolu. Le réalisateur de Pour la suite du monde rappelait qu’il ne s’agissait pas de conserver les vieux gestes à tout prix, ni de refuser les techniques nouvelles, mais de ne pas se laisser remplacer par d’autres, la tête baissée. Autrement dit, de ne pas devenir les employés d’un monde conçu dans un horizon où nous ne serions toujours que des pions. Le problème, disait-il en substance, consistait à « se rendre compte qu’on valait nous-mêmes la peine d’être vécu » autrement que pour se payer quelques tasses de café importé.

Autrefois, on disait que l’argent investi dans l’armement rapportait peu à la collectivité. Aujourd’hui, cette vérité est de nouveau maquillée pour mieux nous tromper.

En avril 1953, le président américain Dwight D. Eisenhower mettait en garde ceux qui croyaient que l’industrie militaire apporterait la prospérité en se suppléant à la production des instruments de la vie. « Chaque canon fabriqué, disait-il, chaque navire de guerre lancé, chaque fusée tirée signifie, en fin de compte, un vol commis envers ceux qui ont faim et ne sont pas nourris, ceux qui ont froid et ne sont pas vêtus. Ce monde en armes ne dépense pas seulement de l’argent. Il dépense la sueur de ses travailleurs, le génie de ses scientifiques, les espoirs de ses enfants. »

Un président des États-Unis qui tient un discours pareil ? On peine à l’imaginer aujourd’hui.

Autrefois, on buvait de la chicorée faute de café. On fera désormais des navires de guerre faute d’avoir su quoi faire de notre fleuve. Les époques aussi ont leurs succédanés. Et, comme pour toutes les choses auxquelles on s’habitue, on finit même par en défendre le goût. Pensez : j’adore la chicorée…

Reste que nous vivons dans un monde trop fort de café.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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