Milliard dans le brouillard
Charles Milliard tient vraiment à nous convaincre qu’il est un « fier francophone ». Il en veut pour preuve, nous a dit le chef libéral la semaine dernière, que son père et sa mère « ne parlent pas un mot d’anglais ». S’ils avaient au contraire été des lecteurs de la Gazette et des auditeurs de CJAD, ils auraient pu éviter à leur fils de s’enfarger dans la première disposition de dérogation venue. L’opposition acharnée de l’électorat anglophone et de leurs médias, à la fois à la loi 96 et à toute utilisation de cette disposition, est assourdissante.
La démonstration qu’a faite Charles Milliard jeudi dans son point de presse est double. On le croyait premier de classe, accordant à chaque dossier délicat l’approche scientifique acquise pendant ses études de pharmacie. Or, on l’a découvert totalement ignorant du fonctionnement de la disposition de dérogation. Il expliquait aux journalistes qu’il souhaitait modifier quelques éléments de la loi, mais qu’il ne savait pas si, ce faisant, il pouvait ou non garder la disposition. Cela n’a évidemment aucun rapport, ce que les journalistes lui ont gentiment expliqué. Ainsi informé, il a déclaré qu’il garderait la disposition, mise là pour protéger, à l’avance, toute la loi contre d’éventuelles contestations judiciaires.
Ayant fait la démonstration de son impréparation, il a du même coup fait preuve d’incohérence. Car depuis qu’il est chef, il nous a répété qu’il avait un malaise de principe avec l’utilisation préventive de la disposition de dérogation. C’est d’ailleurs pourquoi, au sujet de la loi sur la laïcité, pareillement dotée de ce bouclier, il envisage de s’y opposer, mais attendra la décision de la Cour suprême, actuellement saisie du dossier, avant de trancher. Ce même argument était évidemment disponible au sujet de la loi 96, mais Milliard, bizarrement, ne l’a pas utilisé.
Quelle importance ? La loi 96 est en ce moment contestée par (prenez une grande respiration) l’English Montreal School Board, la Quebec English School Boards Association, le Quebec Community Groups Network, l’English Parents’ Committee Association ; les villes de Baie-D’Urfé, Beaconsfield, Blanc-Sablon, Bonne-Espérance, Chichester, Côte-Saint-Luc, Dollard-des-Ormeaux, Dorval, Havelock, Hope Town, Kazabazua, Kirkland, L’Isle-aux-Allumettes, Montréal-Ouest, Mulgrave-et-Derry, New Carlisle, Pointe-Claire, Senneville, Sheenboro, Shigawake, Stanbridge East, Wentworth et Westmount, un groupe de juristes anglophones, des citoyens anglophones à titre individuel ainsi que l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador et le Conseil en éducation des Premières Nations.
Plusieurs des requérants invoquent contre la loi des arguments constitutionnels qui restent opérationnels malgré l’application de la disposition de dérogation, mais il est évident que si on enlevait ce bouclier, ils modifieraient leurs angles d’attaque et leurs chances de succès seraient plus grandes.
Charles Milliard a donc, apparemment inopinément, mis le doigt dans le nid de guêpes le plus actif de la communauté anglophone. La réaction fut vive, y compris parmi ses députés — qui doivent pour l’essentiel leurs emplois à des votes anglophones. Il arrive qu’en politique, on prenne une position avancée, et controversée, dans le feu de l’action. Il faut alors décider si on tient cette position, car elle est la bonne, ou si on bat en retraite.
Selon une source du collègue Antoine Robitaille du Journal de Montréal, Milliard aurait résisté à la fronde au caucus en demandant : « Préférez-vous un gouvernement péquiste ? » On ne connaît pas la réponse, mais elle aurait pu venir ainsi : à quoi sert d’être libéral si on applique des positions péquistes (ou caquistes) ? Lorsque, pour des raisons non complètement intelligibles, on a fait progresser son parti depuis la cave des sondages jusqu’à 28 % des intentions de vote, comme vient de le faire Milliard, on peut décider de forcer le jeu. Ne nous a-t-il pas répété que, lui, chef, les choses allaient se faire à sa manière ? Et puis si, comme on le pense, les prochaines élections se jouent sur la tenue, ou non, d’un référendum, où, exactement, les électeurs anglophones iront-ils se réfugier ?
Chacun comprend que, pour reprendre le pouvoir, le Parti libéral du Québec doit reconquérir une partie de l’électorat francophone, qui, sur les questions de laïcité et de langue, a fait la paix avec les avancées caquistes et voit avec méfiance ceux qui souhaitent faire marche arrière. Dominique Anglade, l’avant-avant-dernière cheffe libérale, l’avait aussi compris, et avait proposé des mesures de renforcement du français, notamment dans les cégeps anglophones. Elle avait même laissé entendre qu’elle pourrait voter pour le projet de loi 96. Le ressac fut d’une puissance telle qu’elle dut participer ensuite à des manifestations d’anglophones dénonçant ses propres anciennes positions. Une humiliation.
Charles Milliard faisait donc face à sa toute première heure de vérité. Ayant fait du maintien de la disposition de dérogation à des fins préventives dans la loi 96 un symbole de soutien au français, il pouvait planter là le drapeau de son autorité. Chez les francophones, il en serait sorti grandi. Mais il a choisi de se rapetisser. Il affirme maintenant que, tout bien considéré, il utiliserait la disposition « s’il le faut ». Il espère sans doute que ses appuis anglophones concluront qu’il ne jugera pas la chose nécessaire, et que ses appuis francophones comprendront l’inverse. Robert Bourassa, dont Milliard se réclame souvent, était passé maître dans l’art de faire croire une chose et son contraire. Je n’ai pas l’impression que le chef libéral actuel manie aussi bien l’enfumage que ne le faisait son héros.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
