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Idées | Ventres vides, mains sales

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Des gens ont faim au Québec. Chaque mois, nos banques alimentaires doivent répondre aux demandes de 600 000 personnes, pour un total de 3,1 millions de prestations d’aide alimentaire. Ce dernier chiffre a augmenté de 61 % depuis 2019, et devrait continuer de croître jusqu’à atteindre 3,9 millions en 2028.

Par ailleurs, 20 % des gens qui bénéficient de l’aide alimentaire ont un emploi qui représente leur principale source de revenus. Cette part a plus que doublé en trois ans, conséquence de pressions économiques intenses, parmi lesquelles la hausse des loyers.

Face à cette situation, les travailleuses du communautaire sont « à boutte ». Rien d’étonnant à cela. Ce qui devrait nous surprendre est plutôt le fait qu’elles continuent à opérer chaque semaine de petits miracles en dépit d’un criant manque de reconnaissance et de financement.

Les gens du communautaire demandent des salaires décents, suffisants pour leur éviter cette même précarité qu’ils combattent. Et puis ils demandent des ressources qui leur permettent de mener à bien leur mission : en 2025, 69 % des organismes ont manqué de denrées dans le courant de l’année, et 29,4 % ont dû réduire le contenu des paniers alimentaires pour pouvoir aider plus de ménages. Accéder à ces revendications est un strict minimum.

Mais poser la question du (sous-)financement du communautaire, c’est passer à côté du principal problème. Le scandale réside dans la nécessité de ce financement, dans l’existence de la faim au sein d’une société si riche que la nôtre. Lorsqu’une personne n’a pas d’autre option que de se tourner vers le dépannage alimentaire, il est trop tard. Nous avons déjà failli.

Le philosophe Peter Singer définissait la « richesse absolue » comme tout niveau de richesse qui permet, une fois les besoins de base satisfaits, de satisfaire en plus des désirs luxueux, c’est-à-dire non nécessaires. Je vis — et la plupart d’entre nous vivent — dans la richesse absolue, parce que ma position d’Occidental privilégié me permet non seulement de ne pas craindre la faim, mais aussi quelquefois de donner libre cours à mes caprices : un peu de bon thé par-là, une sortie par-ci.

Manger à sa faim est l’un des besoins les plus primaires qui soient. « Ceux qui ont faim ont droit », écrit Victor Hugo. Ceux qui ont faim ne connaissent pas la richesse absolue, mais la pauvreté absolue.

La pauvreté est parfois tragique. Il est arrivé, dans l’histoire, que nous ne disposions tout simplement pas des ressources pour y remédier. Mais ce n’est pas notre cas aujourd’hui. Notre pauvreté est parfaitement superflue, gratuite. Luxueuse. Si la pauvreté est une privation du nécessaire, notre pauvreté est une privation entièrement luxueuse du nécessaire. Nous disposons de richesses telles que nous pourrions l’éliminer si tel était notre souhait. Malheureusement, ce ne semble pas être notre souhait.

La faim n’est pas individuelle, elle est collective et politique. Elle n’est pas non plus accidentelle, mais choisie et entretenue, du moins à coups d’omissions. Nos gouvernements ont refusé et refusent encore chaque jour d’encadrer adéquatement les loyers. D’augmenter le salaire minimum. De hausser les impôts des ménages privilégiés. D’améliorer nos aides sociales ou de mettre en place un revenu de base universel. D’une manière ou d’une autre, de redistribuer nos richesses.

Le taux marginal d’imposition atteint aujourd’hui 53,31 % au Québec. C’est moins qu’en Ontario (53,53 %), qu’en France (55,4 %) et qu’au Japon (55,9 %). Et c’est bien moins qu’au Québec de l’époque de la Révolution tranquille, où ce taux a atteint 82 % en 1971. L’austérité que nous connaissons depuis plus d’une décennie n’a donc, elle non plus, rien de nécessaire : elle a été manufacturée à force de baisses d’impôts.

Le Québec pourrait avoir un tout autre visage et nous le savons. La mauvaise conscience nous menace, et nous nous armons de mauvaise foi pour nous en protéger. Nous nous cachons derrière nos omissions pour jouer aux innocents. Nous ne retirons le pain de la bouche de personne, dit-on. Rien de cela n’est de notre faute, conclut-on. Nous avons les mains propres, puisque nous ne nous en servons pas.

Mais si la faim ne relève pas de la nécessité, notre inaction n’en relève pas non plus. Nous pourrions redistribuer nos richesses, refinancer notre filet social et faire en sorte que les banques alimentaires deviennent un vestige du passé. Nous choisissons de ne pas faire ce que nous pourrions faire. Et cela est un choix qu’il s’agit d’assumer.

En attendant, les ventres sont vides et nos mains sont sales.

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