menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Cuba est un test pour le Canada

21 0
06.04.2026

Fort de liens tissés depuis des décennies, le Canada a l’occasion de passer de la parole aux actes en s’engageant envers le pays au moment où il en a le plus besoin, estiment d’ex-membres de l’ambassade du Canada à La Havane.

À Davos, le premier ministre Mark Carney a voulu projeter l’image d’un Canada capable de courage et de leadership. Cuba offre une occasion concrète de passer de la parole aux actes.

À mesure que le conflit au Moyen-Orient s’aggrave et que s’accentuent, dans notre propre hémisphère, les logiques de pression et d’intimidation, une même question s’impose : que peut encore faire un pays comme le Canada devant l’érosion du droit international et le recul de la souveraineté des peuples ? Après le Venezuela, tout porte à croire que Cuba pourrait devenir la prochaine cible dans les Amériques.

Or, Cuba est un pays à l’égard duquel le Canada a longtemps joué un rôle distinct. Tandis que les États-Unis ont choisi l’embargo économique et, plus récemment, une forme d’étranglement presque total de l’approvisionnement pétrolier, avec des effets directs sur l’accès de la population à l’eau, à la nourriture, aux soins de santé et à l’électricité, le Canada a privilégié l’engagement. Nous avons maintenu des relations diplomatiques, soutenu des initiatives de coopération et d’investissement, tout en plaidant en faveur de réformes politiques et économiques.

Les liens humains entre nos deux pays sont profonds. Des générations de Canadiens ont travaillé, investi, voyagé à Cuba. Le Canada a été le principal pays d’origine des touristes se rendant à Cuba pendant des années.

Pour bien des Québécois, Cuba est bien plus qu’une destination soleil : c’est un lieu où l’on retourne, où l’on reconnaît des visages, où l’on garde des attaches. Médicaments, nourriture, produits d’hygiène : beaucoup remplissent leurs valises pour aider un peuple qu’ils respectent profondément. Le gouvernement du Québec appuie d’ailleurs plusieurs organismes dans leurs initiatives de coopération tout en faisant la promotion des échanges culturels et commerciaux.

Critiquer, oui ; asphyxier, non

Voilà un terrain bien réel pour mettre à l’épreuve la fameuse approche défendue par Mark Carney à Davos. Il est temps de résister à une logique de la force qui banalise l’intimidation, crée de dangereux précédents et pourrait, à terme, avoir des conséquences graves pour notre économie comme pour notre propre souveraineté.

Non pas parce que le régime cubain serait irréprochable. Loin de là. Et pas non plus parce qu’il faudrait fermer les yeux sur les restrictions aux libertés, sur les violations des droits de la personne, sur l’impasse politique ou sur l’usure d’un pouvoir qui pèse lourdement sur le peuple cubain. Mais parce qu’il existe une différence fondamentale entre critiquer un régime et accepter qu’un pays s’arroge le droit d’en asphyxier un autre, de punir sa population et d’exiger ensuite que le reste du monde se range derrière lui.

Les changements politiques et économiques durables à Cuba ne pourront venir que du peuple cubain lui-même. Mais cela ne nous condamne pas à l’inaction.

Le Canada a l’occasion de s’allier à d’autres pays qui partagent encore un attachement réel au droit international et à l’autodétermination des peuples, afin de créer les conditions permettant aux Cubains de choisir eux-mêmes leur avenir.

Concrètement, notre gouvernement pourrait faire au moins trois gestes.

D’abord, mettre sur pied un programme de contrepartie pour appuyer les Canadiens qui souhaitent venir en aide aux communautés cubaines, de façon à doubler les dons et à offrir un peu de répit à une population déjà durement éprouvée.

Ensuite, miser sur des décennies de coopération entre nos deux pays en matière de développement économique, de formation professionnelle, de développement local et de renforcement des capacités. En partenariat avec d’autres pays partageant notre vision, le Canada pourrait contribuer à soutenir des réformes portées par les forces vives de la société cubaine et à élargir, graduellement, les espaces où cette société peut faire entendre ses choix.

Enfin, renforcer la concertation avec les États des Caraïbes et d’autres pays de l’hémisphère pour mieux prévenir les contrecoups régionaux d’une déstabilisation de Cuba. Une crise majeure sur l’île ne s’arrêterait pas à ses frontières. Elle aurait inévitablement des répercussions sur les trafics illicites, les mouvements migratoires et l’équilibre régional.

Si la Russie peut envoyer un pétrolier à Cuba, apparemment sans opposition déterminante des États-Unis, pourquoi le Canada ne pourrait-il pas, lui aussi, jouer un rôle utile et affirmé ? Depuis 2022, en Ukraine, nous avons montré qu’il est possible d’agir avec des alliés pour contenir les ambitions hégémoniques des grandes puissances.

L’affaire cubaine dépasse Cuba. La vraie question est simple : accepte-t-on que le monde soit désormais mené par l’intimidation, le chantage, la nostalgie impériale et l’impunité des plus forts ?

Si la réponse est non, alors il faut bien commencer quelque part. Pourquoi pas par Cuba ?

* Cosignataires : Perry Calderwood, Matthew Levin, Alexandra Bugailiskis, Michael Small et Mark Entwistle sont d’anciens ambassadeurs du Canada à Cuba ; Lise Filiatrault et Lilly Nichols sont d’anciennes chefs de la coopération au développement, Paul Gibbard est un ancien conseiller politique et Stephen Baranyi était consultant, tous à l’ambassade du Canada à Cuba.


© La Presse