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La double citoyenneté est loin d’être garantie

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Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, veut rassurer. Dans son projet d’indépendance, les Québécois pourraient conserver leur citoyenneté canadienne et leur passeport. L’idée est politiquement efficace. Elle neutralise l’un des arguments du camp fédéraliste depuis 1995 : la crainte de perdre le passeport canadien.

Les indépendantistes albertains tiennent un discours similaire – mais avec une nuance importante. Ils avancent que les Albertains pourraient probablement conserver leur citoyenneté canadienne. Le choix des mots est révélateur. On parle de possibilité, pas de garantie⁠1.

Derrière ces promesses se cache une réalité beaucoup plus complexe.

Il est vrai que la double citoyenneté au Canada et dans de nombreux pays est aujourd’hui largement acceptée. Des millions de Canadiens possèdent déjà deux passeports. Mais le cas d’un Québec ou d’une Alberta accédant à l’indépendance ne relève pas de cette logique ordinaire. Il ne s’agirait pas d’individus acquérant une deuxième nationalité, mais potentiellement de millions de personnes devenant citoyens d’un nouvel État tout en conservant celle du pays qu’ils viennent de quitter.

Cette situation serait sans précédent au Canada – et lourde de conséquences. Être citoyen canadien, ce n’est pas seulement détenir un passeport.

C’est appartenir à un ordre politique et juridique commun : voter, c’est-à-dire participer à la vie démocratique de l’autre pays et exercer une influence imprévisible sur le Canada auquel on est supposé ne plus appartenir.

Or, dans un scénario d’indépendance, cet ordre ne s’appliquerait plus sur le territoire du nouvel État. Pourtant, si ses citoyens conservent la citoyenneté canadienne, ils continueraient d’en revendiquer les droits politiques.

Jusqu’où iraient ces droits ?

Les questions ne sont pas théoriques. Elles touchent au cœur même de la cohérence démocratique.

Et surtout, elles ne peuvent être tranchées unilatéralement, c’est-à-dire par des souverainistes du Québec ou de l’Alberta.

La citoyenneté relève de l’État qui la confère. Elle dépend de lois, mais aussi d’un équilibre politique. En cas de rupture, le Canada devrait inévitablement revoir son régime de citoyenneté pour répondre à une situation entièrement nouvelle : celle d’une population étrangère importante détenant toujours la citoyenneté canadienne.

Cela impliquerait des choix difficiles. Qui conserverait le droit de vote ? Quels droits seraient maintenus ou limités ? Comment définir l’appartenance politique dans un contexte de séparation ? Quelles seront les obligations qui vont émerger ?

Autant de questions qui ne trouveront de réponse qu’à travers des négociations complexes – et très probablement conflictuelles.

L’opinion publique illustre déjà l’ampleur du défi. Selon un sondage Léger réalisé en janvier 2026 pour l’Association d’études canadiennes, une majorité de Canadiens hors Québec s’oppose à ce que les Québécois conservent la citoyenneté canadienne après une éventuelle indépendance. Au Québec, c’est l’inverse : une majorité souhaite la préserver.

Deux visions difficilement conciliables.

Dans ce contexte, présenter la double citoyenneté comme un acquis relève davantage de la stratégie politique que de la réalité juridique. La prudence des indépendantistes albertains – qui parlent de possibilité – reconnaît implicitement cette incertitude.

Car rien ne garantit que le Canada accepterait qu’une large population étrangère conserve durablement des droits politiques complets. Une telle situation soulèverait des enjeux évidents de souveraineté, de représentation et de légitimité démocratique.

Il faut aussi reconnaître une réalité souvent sous-estimée : la citoyenneté canadienne demeure extrêmement populaire.

Deux Canadiens sur trois préfèrent être citoyens du Canada que de tout autre pays. Les Québécois (71 %) figurent parmi ceux qui expriment le plus fortement cet attachement, les Albertains étant un peu moins enthousiastes (61 %).

Même là où l’on parle d’indépendance, pour la majorité, le lien à la citoyenneté canadienne reste profond.

C’est précisément ce qui explique l’émergence de cette idée d’une indépendance sans véritable rupture. On propose de quitter le Canada… tout en conservant ce qu’il offre de plus précieux.

Au Québec et en Alberta, la souveraineté ne sera pas un exercice symbolique. Elle implique la création d’un État distinct, avec ses propres règles, ses propres institutions et son propre ordre politique et juridique.

La double citoyenneté, dans ce contexte, est loin d’être garantie. C’est plutôt une hypothèse qui dépendra de négociations, de rapports de force – et d’un Canada qui, inévitablement, devra redéfinir les conditions mêmes de sa citoyenneté.


© La Presse