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Une oeuvre coup de poing sur les dérives policières

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25.03.2026

Pourquoi changer une formule gagnante? L'équipe derrière le magnifique suspense La nuit du 12, lauréat de sept César - dont celui du meilleur film - est de retour avec Dossier 137, une autre fascinante excursion dans le genre policier.

Le dossier 137 du titre est celui d'un jeune homme qui a été grièvement blessé à la tête pendant une manifestation de gilets jaunes. L'enquêtrice Stéphanie Bertrand (Léa Drucker) est chargée de l'investigation et elle se met à se renseigner sur les différents corps policiers qui patrouillaient Paris cette soirée-là...

Connu pour ses brillants thrillers Harry, un ami qui vous veut du bien (2000) et Lemming (2005), Dominik Moll a vu sa carrière péricliter au fil des années, avant de reprendre du poil de la bête en 2022 avec l'haletant drame policier La nuit du 12. Le cinéaste et son fidèle complice Gilles Marchant pondent un nouveau scénario puissant où les mots sont à l'avant-plan. Sa mise en scène précise et réaliste de style documentaire est au service des nombreux échanges entre les personnages. La tension ne tarde pas à augmenter au fil des révélations troublantes, explosant avant la fin.

S'il est question des dérives des forces de l'ordre qui se croient tout permis, le long métrage est surtout là pour interroger le sentiment de justice qui apparaît de plus en plus factice. Longue et fastidieuse, l'investigation croule sous les procédures et les lourdeurs administratives, les zones grises et ambiguës. L'impuissance est totale et elle fera réagir longtemps après sa conclusion amère tant le propos révoltant happe par son universalité. Cette triste histoire peut se dérouler n'importe où (faut-il seulement se rappeler du Printemps érable) et elle concerne la relation de confiance entre les citoyens et les institutions.

Malgré quelques dialogues plus didactiques lorsque le récit délaisse la sphère professionnelle en se concentrant sur les affects familiaux et personnels, l'ensemble demeure passionnant du premier au dernier plan. L'effort se permet d'ailleurs de remettre en doute les notions de vrai et de faux en multipliant les preuves de l'enquête, en confrontant notamment les paroles d'individus aux vidéos de caméras de surveillance. Comme réflexion sur les images qui cimentent notre regard, il n'y a rien de mieux.

Il fallait toutefois une figure d'exception afin de faciliter l'identification du spectateur. Non seulement l'héroïne suscite l'empathie et permet aux non-initiés de ne pas se perdre dans les rouages verbeux de l'intrigue, mais son genre offre un commentaire supplémentaire sur la nature du pouvoir en plongeant une femme dans un univers largement représenté par les hommes.

Son interprète ne déçoit pas et Léa Drucker (L'été dernier, Jusqu'à la garde) livre une des performances les plus subtiles de sa carrière. En voilà une qui n'a pas volé son César de la meilleure actrice. Elle est à la fois glaciale et impériale comme le corps policier qu'elle représente, laissant toutefois son humanité fissurer graduellement son armure. Dans l'éternel combat entre l'objectivité et la subjectivité, à la fois du système et de l'individu, ce personnage opte pour la transparence et devient un véritable modèle à suivre.

Aussi enrageant que le Polisse de Maïwenn, Les Misérables de Ladj Ly et le court métrage Soixante-sept millisecondes de FleuryFontaine, Dossier 137 s'avère une oeuvre coup de poing qui ne sacrifie jamais son sujet cruellement d'actualité à la complexité de la réalité. Pour l'instant, il s'agit du plus important film francophone de 2026.


© Cinoche