Plateformisation et précarisation du travail, perte de sens : dialogue entre l’écrivain Franck Courtès et l’économiste Coralie…
« Je gagnais environ 3 000 euros par mois, certaines années 8 000. Je ne gagne plus depuis des mois que 250 euros de droits d’auteur », explique Franck Courtès. C’est la raison pour laquelle cet ancien photographe devenu écrivain s’inscrit sur une plateforme de « petits boulots » : des enchères inversées où les utilisateurs acceptent toutes sortes de missions comme réparer des meubles, évacuer des gravats ou tailler des arbres en échange de sommes plus dérisoires les unes des autres.
Avec toujours plus de précarisation et toujours moins de protection, cette révolution du modèle traditionnel du travail est au cœur de A pied d’œuvre (Gallimard, 2023), son ouvrage autobiographique, adapté au cinéma par Valérie Donzelli en 2025.
Le livre a reçu en 2024 le prix du roman d’entreprise et du travail. Et pour cause : il reflète des transformations sociales très actuelles sur le sens au travail, la plateformisation ou encore l’invisibilisation d’une nouvelle classe ouvrière. Nous en avons discuté avec Franck Courtès et Coralie Perez, économiste, ingénieure de recherche au Centre d’économie de la Sorbonne (université Paris 1).
En quoi le livre puis le film A pied d’œuvre reflètent-ils une réalité actuelle du monde du travail ?
Coralie Perez : En tant qu’économiste, je me suis intéressée à la question de la perte de sens du travail et aux conséquences sur les comportements de mobilité professionnelle, sur la santé et l’absentéisme. Avant la rédaction de l’ouvrage Redonner du sens au travail. Une aspiration révolutionnaire (Seuil, 2022), coécrit avec Thomas Coutrot, j’avais mené des entretiens avec des salariés, de grandes entreprises notamment, qui, pris dans des changements organisationnels récurrents sur lesquels ils n’étaient pas consultés, exprimaient une perte du sens du travail. Ceci pouvait expliquer en partie leur décision de quitter leur entreprise, alors même que leur emploi n’était pas menacé.
En lisant A pied d’œuvre, je me suis demandé quels pouvaient être les facteurs de perte de sens des travailleurs indépendants, donc non subordonnés à l’autorité d’un employeur qui va décider de l’organisation de leur travail. Qu’est-ce qui a poussé un photographe reconnu comme vous l’étiez à cesser son activité ? Au fil des pages, vous donnez quelques éléments en parlant du « hachoir commercial » auquel vous étiez confronté, vous dites même avoir ressenti du dégoût vis-à-vis de votre travail…
Franck Courtès : C’est précisément la perte de sens. La photographie était une passion et j’ai trouvé un emploi très tôt dans ce domaine. Il me faisait regarder le monde, m’obligeait à regarder les gens, à prendre du temps, à chercher quelque chose d’eux à travers les portraits, les reportages, les voyages. Jusqu’au moment où j’ai eu l’impression de ne plus grandir avec le métier. Je répétais les photographies comme un magicien répète les mêmes tours en tournée. Il n’y avait plus de sens, à part le confort matériel. J’ai arrêté la photo en 2013. Je n’ai pas eu de crise d’angoisse comme on peut en avoir lorsque l’on fait un burn-out, mais un dégoût tel que je ne pouvais plus regarder ni mes photos, ni aucune archive. J’ai complètement perdu le goût de la photo, comme on perd l’odorat.
C. P. : Vous parlez aussi du passage de l’argentique au numérique, qui a transformé votre métier en vous donnant le sentiment qu’il avait perdu de sa valeur.
F. C. : Oui, alors que, dans les années 1980-1990, on travaillait avec de vieux appareils photo, à la Doisneau. On mettait........
