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Quatre-vingts ans après, les illusions perdues de la départementalisation de l’outre-mer

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22.03.2026

Quatre-vingts ans après, les illusions perdues de la départementalisation de l’outre-mer

Le 19 mars 1946, l’Assemblée nationale actait la départementalisation des « quatre vieilles » colonies : la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion. Défendue avec passion par les élus de ces territoires, cette loi dite « d’assimilation » a suscité des rêves d’égalité, avant de symboliser une « espérance trahie ».

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QueQue reste-t-il des promesses nées il y a quatre-vingts ans de la loi dite « d’assimilation », qui avait abouti à la départementalisation de ce que l’on appelait alors les « quatre vieilles » : la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion ? Voté le 19 mars 1946 par une Assemblée nationale constituante dominée par la gauche, ce texte était synonyme d’égalité aux yeux de ses partisan·es – au premier rang desquel·les figurait le Martiniquais Aimé Césaire. Aujourd’hui, il évoque surtout la désillusion.

Hormis à La Réunion (et à Mayotte, départementalisée il y a quinze ans), le statut de département d’outre-mer (DOM) est partout remis en cause. En Martinique, en Guadeloupe et en Guyane, l’heure est à la revendication autonomiste. En mai 2022, les présidents et présidente des principales assemblées de ces territoires ont signé la « Déclaration de Fort-de-France », dans laquelle ils appelaient à l’ouverture d’« une nouvelle étape de l’Histoire des pays d’outre-mer au sein de la République » afin de « ne plus subir des politiques publiques inadaptées à [leurs] réalités ».

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« Dans le “pays natal” d’Aimé Césaire, soixante-seize ans après la loi du 19 mars 1946 […], il nous revient d’exiger que soit installé un nouveau cadre d’action à la hauteur de notre temps », ajoutaient-ils.

Une manière de dire que le modèle « domien » est « à bout de souffle », selon les mots de Justin Daniel. Pour cet ancien professeur de science politique à l’université des Antilles, auteur d’un essai sur le sujet (75 ans de départementalisation outre-mer. Bilan et perspectives. De l’uniformité à la différenciation, L’Harmattan, 2021), le statut de département d’outre-mer est tout à la fois « une impasse » et le symbole d’une « espérance trahie ».

Le rêve d’Aimé Césaire

Césaire lui-même l’avait admis bien avant de s’éteindre en 2008. Pourtant, il y croyait vraiment au moment de voter cette loi. « Il était bercé aux idéaux de la Révolution française – comme beaucoup d’autres. Il croyait à la devise “Liberté, égalité, fraternité” et il pensait que la France était capable d’offrir l’égalité aux peuples colonisés », remarque la politiste Françoise Vergès, petite-fille de Raymond Vergès, député de La Réunion en 1946, et autrice d’un livre d’entretiens avec Césaire à la fin de sa vie (Nègre je suis, nègre je resterai, Albin Michel, 2005).

Lui et les autres défenseurs de la loi (dont Raymond Vergès ou encore le Guyanais Gaston Monnerville) « ont en commun le partage d’une culture politique de la gauche française », soulignait en 2021 Yvan Combeau, professeur d’histoire contemporaine à l’université de La Réunion. « Toutes leurs allocutions se nourrissent de renvois à l’histoire de la Révolution, la Commune, la Grande guerre, le Front populaire, aux idées des philosophes des Lumières… »

C’est cet idéal – ou plutôt cette France idéalisée, voire fantasmée – qui guide Césaire au moment de défendre la loi, le 25 février, dans un rapport fait au nom de la commission des territoires d’outre-mer. « Cette demande d’intégration constitue un hommage à la France et à son génie », entonne-t-il, avant d’affirmer qu’elle marque « l’aboutissement normal d’un processus historique » commencé « depuis un siècle ».

Césaire voyait la départementalisation comme une étape, mais une étape indispensable.

Césaire voyait la départementalisation comme une étape, mais une étape indispensable.

Depuis le milieu du XIXe siècle, ces territoires occupent en effet une place à part au sein de l’Empire. Leurs habitant·es sont considéré·es sur le papier comme des citoyen·nes français·es, mais ils et elles restent régi·es par le statut colonial. « Césaire est né français, il se considérait comme français », précise l’essayiste David Alliot, qui prépare une biographie du « poète de la colère » (à paraître chez L’Archipel).

La revendication départementaliste n’est d’ailleurs pas nouvelle : les élus martiniquais, guadeloupéens et réunionnais l’avaient soutenue respectivement en 1874, 1881 et 1882. Césaire le rappelle dans son rapport, et il renvoie même à la Révolution, lorsque ces territoires avaient été départementalisés une première fois (entre 1795 et 1799). Il s’inscrit en outre dans la lignée de Victor Schœlcher, l’homme du décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848, qui considérait « l’esclave des îles comme le candidat par excellence à l’assimilation ».

Lorsque la loi est débattue en plénière à partir du 12 mars, Césaire défend cette notion que, pourtant, il ne cessera de pourfendre dans son œuvre poétique. « Peut-être pourrions-nous nous risquer à […] faire remarquer qu’après tout, ce qu’on appelle assimilation est une des formes normales de la médiation dans l’histoire et que n’ont pas trop mal réussi, dans le domaine de la civilisation, ces Gaulois à qui l’empereur romain Caracalla ouvrit jadis toutes grandes les portes de la cité romaine », déclare-t-il, avant d’affirmer que « seule l’assimilation [peut résoudre] les problèmes des vieilles colonies ».

L’espoir d’une émancipation

Les lecteurs et lectrices des écrits les plus violemment anticolonialistes de Césaire, tels que Cahier d’un retour au pays natal (1939) ou Discours sur le colonialisme (1950), pourraient être surpris·es. Mais pour Vergès comme pour Alliot, il n’y a là rien de contradictoire. « Césaire voyait la départementalisation comme une étape, mais une étape indispensable », souligne Alliot.

Il s’agit, soutient le député martiniquais dans son rapport du 25 février 1946, de « libérer près d’un million d’hommes de couleur d’une des formes modernes de l’esclavage », des gens « livrés sans défense à l’avidité d’un capitalisme sans conscience et d’une administration sans contrôle ». La départementalisation est vue comme un moyen de sortir du tête-à-tête asymétrique qui oppose les descendant·es des personnes esclavisées aux descendant·es de leurs maîtres et maîtresses, « dont dépend toute la vie de ces colonies ».

Les lois françaises doivent servir de bouclier face au suprémacisme des colonialistes et à « l’emprise d’une féodalité agissante », et c’est précisément pour cela que Césaire refuse « des départements diminués ». Selon lui, la Martinique doit être régie comme la Creuse, et non pas être placée sous la tutelle du ministère des colonies, bientôt rebaptisé ministère des outre-mer – un point sur lequel il n’obtiendra pas gain de cause.

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Mais sa principale préoccupation est d’en finir avec la grande misère dans laquelle sont plongé·es ses compatriotes. « Fort-de-France, à l’époque, c’est un immense bidonville », rappelle Alliot. Tout comme Saint-Denis, Cayenne et Pointe-à-Pitre. Avec le département et tout ce qui va avec (pension vieillesse, allocation chômage, indemnités maladie, etc.), Césaire voit une occasion d’en sortir. L’égalité est le maître mot de ses déclarations. « Nous croyions, mon Dieu à la légère, dira-t-il quelques années plus tard, que cette assimilation ne tirait pas tellement à conséquence et que, de toute manière, c’était le meilleur moyen d’améliorer rapidement le sort du peuple. »

Il va vite déchanter. Si la loi est votée à l’unanimité, le gouvernement, inquiet des répercussions budgétaires, freine des quatre fers – les colonialistes des « quatre vieilles » aussi, qui, dans un premier temps, sont vent debout contre cette évolution statutaire. Ainsi, il faut attendre plus d’un an pour que la loi commence à être appliquée, en juin 1947. Un mois plus tard, Césaire lance cet avertissement à l’Assemblée : « Il faut montrer que la France est décidée à tenir parole car il faut bien se dire que les mouvements indigènes de séparatisme ne sont que trop souvent la conséquence de la politique métropolitaine des promesses non tenues. »

Les illusions perdues

Les années passent et les rêves d’égalité se font attendre, tandis que les mesures dérogatoires se multiplient. Certes, les assurances-maladie, maternité et décès sont mises en place en 1955, mais les différentes assurances sociales ne seront alignées sur celles de l’Hexagone que cinquante ans plus tard, en 1996. Cette année-là, Jacques Chirac proclame l’égalité sociale entre la « métropole » et les « DOM ». En réalité, précise Justin Daniel, « on n’y est toujours pas » trois décennies plus tard. Il en veut pour preuve l’intitulé de la loi Lurel « sur l’égalité réelle outre-mer », votée en 2017, et le nom des contrats qui lient l’État à ces territoires depuis 2019, dits « de convergence ».

Dès 1962, les Renseignements généraux indiquaient, dans une note citée par Karine Sitcharn dans Gouverner la jeunesse. De Gaulle et l’ambition impériale (Gallimard, 2025), que la départementalisation n’avait affecté « en rien les structures économiques et sociales » héritées de la colonisation, et qu’elle avait « fait naître des aspirations […] sans offrir en même temps les possibilités de les satisfaire ».

En 1958, Césaire revient de ses illusions. Après avoir créé le Parti progressiste martiniquais, il défend l’autonomie.

D’où ce que l’historien Sylvain Mary appelle « le retournement d’opinion » qui, très vite, fait passer la départementalisation du statut de « “vertu dispensatrice de pain, de liberté, de justice et de progrès” à celui de facteur aggravant du régime colonial », et aboutit à une série de soulèvements populaires.

En 1958, Césaire revient de ses illusions. Après avoir quitté avec fracas le Parti communiste et créé le Parti progressiste martiniquais, il défend l’autonomie. S’il n’exprimera jamais de regrets, il admettra à demi-mot l’échec relatif de cette loi. Le 13 novembre 1975, à l’Assemblée, au cours d’un échange âpre avec le secrétaire d’État aux DOM-TOM, Olivier Stirn, il ironise sur le « fanatisme » départementaliste : « La départementalisation n’est pas, pour vous, une formule politique circonscrite dans le temps et dans l’espace, une formule critiquable, ajustable ou révisable. C’est un dogme, un mode de l’absolu […]. Partout où il y a eu départementalisation, il y a eu centralisation ; partout où il y a centralisation, il y a engourdissement, dépérissement, étiolement de la périphérie. »

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Aujourd’hui, Françoise Vergès parle de la départementalisation comme d’un « poison » qui n’a donné rien de bon et a fait des « Domiens » ce que Césaire appelait des « mendiants arrogants ». Justin Daniel, qui préfère évoquer une « impasse », estime pour sa part que cette loi a abouti à des avancées, sociales notamment. Mais il admet qu’elles sont largement insuffisantes et qu’on est loin de l’égalité espérée en 1946.

Les chiffres officiels parlent d’eux-mêmes. Alors que la moyenne nationale du PIB par habitant·e était de 38 775 euros en 2022, elle était de 15 656 euros en Guyane, 23 200 euros en Guadeloupe, 24 663 euros à La Réunion et 25 903 euros en Martinique (11 579 euros à Mayotte). La mortalité infantile est très largement supérieure dans les DOM, tout comme le chômage. Les chances d’y obtenir un diplôme supérieur sont de 20 à 25 % moindres. Quant au taux de pauvreté, il oscille entre 33 % en Martinique et 53 % en Guyane (77 % à Mayotte), contre 14 % en France hexagonale. 

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