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Les enchaînés

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13.04.2026

Paolo m’a appelé pour me parler de vélos. De chaînes de vélos.

Paolo, c’est le fils de Giuseppe. Moins flamboyant que son père octogénaire, mais lui aussi bien solide en affaires. Les vélos Marinoni, désormais, c’est lui. Depuis 1974, la famille Marinoni fabrique des vélos à la main.

Si Paolo m’a appelé, c’est qu’il était furieux.

« C’est la première fois que je vois ça ! Ma commande de chaînes de vélo est arrivée. J’ai dû payer une surtaxe de 25 % ! »

Il m’a donné le montant de la facture. Pas une petite facture. Lui qui a pourtant l’habitude de pédaler, on dirait qu’il s’est fait rouler.

En vérité, avec la guerre commerciale relancée à Washington, les vélos en ont plus lourd à porter.

Au journal, j’ai demandé à un collègue de l’économie de m’éclairer : comment le vélo, un des moyens de déplacement les plus légers, peut-il se retrouver taxé aussi lourdement ? La réponse se résume à ceci : peu importe désormais d’où nous viennent les pièces de vélos, il faudra les payer plus cher.

Les États-Unis imposaient déjà des droits sur toute une série de pièces de vélo. Le retour de Trump n’a fait qu’aggraver la situation, en provoquant des contre-mesures de toutes parts. Depuis décembre, le Canada impose des droits sur certains produits d’acier importés d’Europe ou d’ailleurs. L’objectif est d’éviter que des produits chinois, détournés via des pays tiers pour contourner les tarifs américains, viennent faire du dumping sur le marché canadien. Au bout de la chaîne, le petit monde du vélo en fait les frais.

« Il va falloir que j’augmente mes prix ! » m’a dit Paolo. « Peux-tu croire qu’on a désormais une surtaxe sur des chaînes de vélo ? Je veux bien protéger nos marchés, mais protéger quoi ? Qui fabrique des chaînes de vélos ici ? Personne, que je sache. Même pas aux États-Unis ni au Mexique. »

Paolo n’a pas tort. Tarifs ou pas, la production de pièces de vélo, en particulier celles qui sont essentielles, comme les chaînes, demeure massivement liée à l’Asie et, un peu, à l’Europe. Mais les tarifs ne déplacent pas la production : ils déplacent la facture.

Que se passe-t-il quand on fige un marché à coups de tarifs ? C’est comme à vélo. Lorsqu’on arrête de pédaler, on perd l’équilibre. Et on se casse la gueule.

Au Canada, c’est au Québec que l’industrie du cycle est la plus vivante. À force de lui mettre des bâtons dans les roues, elle risque de se planter.

Il est vrai que les tarifs refaçonnent le monde. Mais cela se passe rarement comme prévu.

Au début des années 1960, une querelle autour de poulets congelés dégénère. Les Européens ferment leur marché. Washington réplique. Entre deux bombardements sur le Vietnam, les États-Unis de Lyndon B. Johnson ripostent. Ils imposent un tarif de 25 % sur les camions légers importés.

Résultats : les pick-up américains occupent tout le terrain nord-américain.

L’affaire du poulet est oubliée. Le tarif, lui, est resté. Et il a tout changé.

Selon John Krafcik, un ancien p.-d.g. de plusieurs grandes compagnies automobiles, cette mesure a fait plus que de verrouiller un marché. En éliminant la concurrence étrangère dans le marché des pick-up, on a relâché la pression. Les constructeurs américains ont cessé d’être inquiétés. À l’abri de la concurrence, ils ont continué de produire des véhicules qui n’ont pas fondamentalement changé depuis les années 1960. Coûteux à l’achat et à conduire, les pick-up comptent néanmoins parmi les véhicules les plus vendus en Amérique du Nord. Aux États-Unis, leur coût moyen atteint désormais près de 90 000 $ canadiens.

On dirait qu’il est devenu impossible de penser le monde à l’horizontale. On préfère lever les yeux au ciel que de regarder où on en est à mettre les pieds comme société. À tel point que Mars attire désormais plus que la Terre ceux qui, enfermés dans l’orbite de leurs désirs, peuvent tout s’offrir.

Nous rêvons de l’espace comme si nous étions de retour aux années 1960. Il faut voir avec quelle ferveur on nous parle de Mars comme d’une planche de salut devant un monde de plus en plus à feu et à sang. L’astronaute canadien David Saint-Jacques le rappelait : la « mission » Artemis II vers la Lune vise un objectif plus lointain, celui d’atteindre Mars.

Gagner Mars pendant que nous perdons la Terre à force de perdre la tête : voici l’idée du progrès qu’on nous vend.

Les nouvelles ambitions lunaires ont quelque chose de presque touchant. Elles tiennent du numéro de prestidigitation : pendant qu’on détourne le regard de ce qui se joue sur Terre à coups de milliards, on croit faire disparaître le réel. Tout cela dessine des scènes d’anthologie qui confinent au burlesque. Ainsi, ce moment où Mark Carney, dans un français hésitant, a tenu à féliciter l’astronaute Jeremy Hansen d’avoir parlé en français dans l’espace. Un français en état d’apesanteur grammaticale, libéré de toute contrainte terrestre, y compris du sens. Une gloire, vraiment ?

On nous a dit que cela n’avait pas de prix d’entendre du français dans l’espace. Rien n’a de prix, en effet, quand on a perdu le sens des valeurs. Est-il encore au moins permis de se demander ce que devient une langue quand elle sert surtout à donner un spectacle par procuration, afin de rassurer sur son existence, alors qu’ici-bas on peine pourtant à la faire tenir bon ?

Du français dans l’espace… Y aura-t-il des jaloux ? On imagine déjà les Grecs, les Portugais, les Flamands, les Luxembourgeois, les Croates et tant d’autres prêts à tout pour obtenir, eux aussi, leur petite phrase orbitale dans leur langage natal. Quel fabuleux horizon pour les nations que de pouvoir aspirer à cette fierté flottant dans le vide intersidéral !

Quand chacun aura son petit moment de gloire linguistique en apesanteur, la Terre en sera-t-elle plus belle ? Jeremy Hansen a peut-être de belles années devant lui. Il pourrait faire une carrière interstellaire en parlant quelques secondes la langue des uns et des autres. Une fierté cosmique, tarifée à la seconde, pendant que le monde ordinaire continuera de pédaler ici-bas, dans l’espoir d’échapper à ses chaînes.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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