Géographie des nuits de Luc Giard
Peintre, sculpteur et bédéiste, Luc Giard vivait au milieu d’une citadelle faite d’étagères, de livres d’art et de bandes dessinées entremêlés. Des piles de volumes montaient jusqu’au plafond, colonnes fragiles du monde intérieur dont il ne cessait de nourrir l’imaginaire. Dans l’antre de son ultime refuge, il tentait de résister aux assauts répétés de la maladie qui le conduisait en dialyse chaque semaine.
Il y a quelques semaines, j’avais passé un après-midi chez lui, assis à sa table. Nous avions parlé longtemps. De tout. De rien. Beaucoup d’art. Un peu de littérature. Il connaissait tout. Il dépensait des fortunes en livres. C’était un collectionneur compulsif, un dévoreur d’imprimés qui avait passé une grande partie de sa vie à arpenter les librairies de Montréal. Parmi ses obsessions, pêle-mêle, aussi bien Asger Jorn et Giacometti que Victor-Lévy Beaulieu et Edgar Allan Poe, en passant par Hiroshige et Hergé. Sur sa table, la dernière fois que je l’ai vu, il y avait Les frères Karamazov.
Giard travaillait la nuit, toutes les nuits, sans arrêt. Il peignait, dessinait. Son espace de travail ne désemplissait jamais.
La maladie avait restreint le champ des possibles, mais Giard lui opposait une énergie créatrice presque délirante. Plusieurs bédéistes québécois, dont Rabagliati, affirment lui devoir énormément. Benoît Peeters, le grand spécialiste de la bande dessinée, avait trois dessins de Giard au mur de son bureau.
Au sujet de Luc Giard, tout me revient dans un désordre inouï. Sa tête était elle-même, il faut dire, assez désordonnée. Les idées, les références, les images s’y bousculaient sans cesse. Ce qui le rendait, au final, magnifique et unique.
Avec lui, avec d’autres, j’avais fondé, à la fin des années 1990, un journal satirique. Sans lui, Le Couac n’aurait jamais été ce qu’il a été à ses débuts. Les personnages, la forme, l’énergie visuelle — tout cela venait de lui. Ses grands oiseaux efflanqués, ses figures improbables, ses compositions nerveuses donnaient au journal une signature visuelle que personne n’aurait pu imiter.
Luc Giard était entré dans ma vie d’une façon improbable. J’avais vu quelques-uns de ses dessins, publiés ici et là. Comme tant d’autres, j’avais été frappé par leur force brute. Il possédait cette spontanéité sauvage que rien ne semble pouvoir apprivoiser.
La qualité de son trait crevait les yeux. Il suffisait de regarder ses dessins au crayon de cire, à l’encre de Chine, à la pointe de stylos Bic, ses gouaches, ses collages, ses sculptures… Oui, nous étions devant un artiste.
Un matin, sans prévenir, Giard s’était retrouvé chez moi. La porte de mon appartement d’étudiant n’était pas verrouillée. Toujours est-il qu’il était entré, avait monté les escaliers et s’était installé dans le salon, comme si de rien n’était. Ma colocataire de l’époque, qui ne le connaissait pas plus que moi, était tombée sur lui avec un certain effroi…
Il avait fière allure. Les cheveux noir de jais, coiffés en bataille. Des lunettes carrées magnifiaient ses yeux. Il portait une veste, un débardeur, une chemise. Sous le bras, une serviette remplie de dessins qu’il tirait, les uns après les autres, avec une fébrilité contagieuse pour me les montrer. Il parlait fort. Trop fort. On aurait dit qu’il cherchait à s’impressionner lui-même, comme pour masquer une timidité profonde. Derrière sa brusquerie théâtrale apparaissait pourtant une sensibilité extrême.
Pétri par les comic books américains tout en étant nourri d’une solide culture européenne, il revisitait sans cesse les images de son enfance, en prenant toutes sortes de tangentes. Des Batman à la mâchoire carrée, des Tintin obèses, des voitures de course stylisées, des inspecteurs sombres, des pin-up improbables, des chats grotesques, des oiseaux dégingandés, des masques africains, des robots, des abstractions — tout cela surgissait dans un même élan. Un maelström visuel où la culture populaire dialoguait avec l’histoire de l’art. Dans les dernières années, la Galerie Robert Poulin a consacré une suite de catalogues à ce travail, ce qui a contribué à le faire connaître auprès d’un plus large public.
Autour de lui, dans son atelier, vivaient aussi les artistes qu’il admirait : Hergé bien sûr, mais aussi Van Gogh, Philip Guston, Picasso, Rembrandt, Hiroshige… Une sorte de fraternité invisible peuplait les murs et les étagères de livres. Il pouvait parler du travail des uns et des autres avec une précision et une passion qui surprenaient ceux qui ne voyaient dans ses images qu’une fantaisie brouillonne.
Il travaillait sans relâche, comme pris dans un enchantement par les mondes qu’il faisait surgir. Chaque dessin semblait n’être qu’une étape dans une recherche sans fin. Cette quête semblait inépuisable et l’épuisait parfois lui-même.
Son œuvre déroutait ceux qui préfèrent l’art bien rangé. Là où tout est mesuré, convenu, calibré, Giard débordait. Sa production était foisonnante, presque torrentielle.
Il est toujours plus facile d’admirer les artistes morts que vivants. Avec les disparus, on gomme ce qui dérange. On polit les angles. On fabrique une image lisse. La réalité vivante est pourtant plus sinueuse, plus instable, et infiniment plus humaine.
Giard avait compris comme nul autre que notre époque est une fabrique à la fois tragique et joyeuse d’icônes et de fantasmes. Il les a avalés, triturés, recrachés, pour nous montrer, sans détour, une époque déchirée — comme pour mieux nous révéler le visage de nos rêves autant que celui de nos pires cauchemars.
Il était habité par son monde. Même s’il était devenu prisonnier de son corps, les images continuaient de circuler en lui, de se heurter pour mieux renaître. Ce monde qu’il créait lui suffisait en large partie. Il s’y réfugiait.
Il nous reste maintenant son œuvre venue au jour au fil des géographies de ses nuits. Cette œuvre finira, je crois, par s’imposer aux consciences pour ce qu’elle est : un miroir singulier de notre temps.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
