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Ce que Machiavel dirait de la chute de François Legault et de la CAQ

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 À partir d’aujourd’hui, Le Devoir vous proposera de ralentir chaque lundi en réfléchissant avec lui à un sujet qui colore l’air du temps. Cette semaine, on s’interroge sur la chute de deux « ex », Legault et Trudeau, en passant par Machiavel et Coachella.

Le règne de François Legault à la tête du Québec est terminé. L’heure est au bilan. Les journalistes et les spécialistes les multiplient, positifs, sévères ou indulgents. La place du 32e premier ministre du Québec dans l’histoire évoluera au fil des années, influencée par la trajectoire que prendra la nation québécoise dans les décennies à venir.

Par contre, dans l’immédiat, il est plus facile d’évaluer les stratégies politiques adoptées par le chef caquiste et son gouvernement pendant leur deuxième mandat. Et de tenter de comprendre pourquoi les appuis de la Coalition avenir Québec (CAQ) sont passés de 40 % lors de l’élection d’octobre 2022 à 13 % dans le dernier sondage Léger du 11 avril 2026.

Pour y voir plus clair, j’ai replongé dans le livre Le Prince, de Nicolas Machiavel. En effet, bien qu’il ait été rédigé à Florence il y a plus de 500 ans, en 1513, ce traité politique reste un outil d’analyse terriblement pertinent et actuel. Je crois y avoir trouvé trois raisons principales qui pourraient expliquer la spectaculaire chute des appuis populaires qu’a connue le second gouvernement de François Legault.

Pour une majorité d’observateurs, la forte popularité du gouvernement caquiste a commencé à faiblir après la victoire du Parti québécois (PQ) lors de la partielle de Jean-Talon, un an à peine après les élections générales, le 2 octobre 2023. Dans son discours de défaite, le premier ministre, visiblement ébranlé, a ranimé le projet d’un troisième lien autoroutier entre Québec et Lévis. Il l’avait pourtant enterré quelques mois auparavant.

Cette virevolte de M. Legault a semé le doute chez les citoyens sur la cohérence de son leadership. Elle fut suivie par une série d’indécisions et de changements d’orientation (troisième lien, rémunération des médecins, négociations avec les employés du secteur public, gestion des finances publiques…), qui ont fragilisé le solide lien de confiance qu’il avait bâti avec les Québécois pendant la pandémie.

Cette posture est, pour Machiavel, mortelle. Ainsi, il écrit, au chapitre XIX, que le chef « inspire le mépris en se montrant léger, changeant, efféminé, poltron, irrésolu : c’est ce qu’un prince doit éviter comme la peste, s’ingéniant à faire paraître dans ses actions grandeur, magnanimité, gravité, force de caractère ».

La deuxième erreur majeure qui a marqué le second mandat caquiste concerne la promesse phare que M. Legault a énoncée dès 2015, détaillée dans son document Un nouveau projet pour les nationalistes du Québec, de rapatrier à Québec de nombreux pouvoirs fédéraux dans des domaines tels que l’immigration, la culture, la langue, la fiscalité ou encore l’économie. Cette promesse autonomiste, maintes fois répétée depuis, a été déterminante dans les deux victoires électorales de la CAQ. Mais les résultats ont été maigres et décevants.

Le gouvernement a semblé incapable d’établir quelque rapport de force que ce soit face à Ottawa, qui a refusé toutes ses demandes sans en subir la moindre conséquence. L’histoire du Québec nous a pourtant démontré que seuls des coups de force unilatéraux (création de l’impôt provincial par Duplessis en 1954, doctrine Gérin-Lajoie en 1965…) ou la menace indépendantiste (accords en immigration de 1978 et de 1991) ont permis au gouvernement provincial d’obtenir de rares pouvoirs de la part d’Ottawa.

Machiavel explique clairement, au chapitre VI que, sans rapport de force important, les demandes des plus faibles resteront à jamais ignorées : « Il faut examiner si les réformateurs ont le pouvoir de s’imposer, ou s’ils dépendent d’autrui ; en autres termes, si pour mener à bien leurs entreprises ils comptent sur leurs prières ou sur leurs forces. S’ils n’emploient que les prières, ils sont inévitablement voués à la faillite ; mais s’ils disposent de la force, bien rares sont les échecs. »

À l’autre bout du Canada, l’Alberta a de son côté appliqué les enseignements du conseiller politique florentin à la perfection, en multipliant les initiatives agressives ces dernières années (adoption de l’Alberta Sovereignty Within a United Canada Act, référendum sur l’indépendance à venir…), qui ont forcé Ottawa à réagir.

Enfin, la troisième erreur stratégique de la CAQ est d’avoir provoqué de l’insatisfaction dans sa base nationaliste au début de son deuxième mandat. Pourtant, après son élection en 2018, M. Legault avait multiplié les gestes d’affirmation nationale, avec beaucoup de succès.

Lors de la campagne électorale de 2022, il avait répété sur toutes les tribunes qu’il ferait tout pour protéger les valeurs québécoises et inverser l’affaiblissement de la langue française. L’heure était grave. Le Québec risquait la « louisianisation » et à terme, la disparition. Ses partisans, en grande partie nationalistes et francophones, l’ont ainsi réélu avec 90 députés et lui ont donné la plus grande victoire électorale depuis celle de Robert Bourassa en 1989.

Mais curieusement, dès le début de son second mandat, le gouvernement Legault a donné l’impression de se détourner de ces questions comme si elles n’étaient plus prioritaires. Il a placé beaucoup de son énergie dans la filière batterie et les projets économiques. Déçus de la tiédeur des gestes nationalistes effectués (des lois identitaires viendront, mais peut-être trop tard) et ayant l’impression que le gouvernement ne leur livrait pas ce qu’il leur avait promis, les anciens péquistes sont retournés à la maison pour ne plus regarder en arrière.

La coalition fédéralistes-indépendantistes venait d’éclater. La CAQ ne s’en remettra jamais.

Au chapitre IX, Machiavel avait pourtant suggéré aux puissants de ne jamais tenir le peuple (ou sa base) pour acquis : « Un prince pourvu d’autorité, de courage, de maîtrise de soi en face du danger, qui prenne à temps les dispositions nécessaires, qui par ses ordres et sa vaillance anime la multitude, jamais il ne se trouvera trompé par le peuple ; alors il aura la preuve qu’il avait bâti sur de solides fondements. »

Il est fascinant de constater que les règles de base régissant le pouvoir et la politique, telles qu’elles sont colligées dans l’indémodable chef-d’œuvre de Machiavel, ont bien peu évolué depuis la Renaissance italienne. La lecture ou relecture du Prince reste donc essentielle pour les futurs dirigeants du Québec ainsi que pour les électeurs qui désirent évaluer les capacités de leadership des candidats qui se battront pour les représenter.

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