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La triple épreuve des jeunes femmes maires en milieu rural

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Les femmes de moins de 30 ans, élues maires d’une commune de moins de 5 000 habitants lors des élections municipales précédentes, sont très peu nombreuses. Une étude revient sur les freins et les moteurs de leur engagement.

0,1 % : c’est la part des femmes de moins de 30 ans élues maires en 2020 en milieu rural, dans des villes et villages de moins de 5 000 habitants, soit 35 personnes. Autant dire un groupe ultra-minoritaire. Quelles sont les contraintes spécifiques auxquelles elles doivent faire face ? Qu’est-ce qui les a poussées à s’engager ? Et quelles conclusions en tirer pour les conditions d’exercice du mandat et les changements à y apporter ?

0,1 % : c’est la part des femmes de moins de 30 ans élues maires en 2020 en milieu rural, dans des villes et villages de moins de 5 000 habitants, soit 35 personnes. Autant dire un groupe ultra-minoritaire. Quelles sont les contraintes spécifiques auxquelles elles doivent faire face ? Qu’est-ce qui les a poussées à s’engager ? Et quelles conclusions en tirer pour les conditions d’exercice du mandat et les changements à y apporter ?

Telles sont les questions qu’explore une étude publiée dans le cadre de la Caravane des ruralités et pilotée par le géographe Achille Warnant, membre associé du laboratoire Géographie-Cités (Institut d’urbanisme et de géographie alpine – IUGA). Femmes, jeunes et rurales, ces élues cumulent trois caractéristiques qui rendent le mandat encore plus contraignant pour elles que pour leurs homologues masculins.

Un attachement au territoire et à l’action publique

Premier enseignement : leur engagement prend racine dans leur attachement au territoire, dont elles sont souvent originaires. Chez les jeunes femmes maires, cet attachement est souvent mis en avant pour dépasser les clivages et tenir à distance la politique partisane. Elles se distinguent en cela de leurs homologues masculins, qui revendiquent plus facilement une telle appartenance.

Deuxième point : elles ont, comme les jeunes hommes élus maires, une expérience d’investissement précoce dans la vie locale, par exemple dans le comité des fêtes, les clubs sportifs, les associations culturelles ou de parents d’élèves. Ces premières expériences forgent « un rapport particulier à l’action publique, fondé moins sur la conquête du pouvoir que sur une logique de service et d’utilité sociale ».

Troisième élément : l’influence d’un parent ayant exercé une responsabilité publique, un mandat local ou un engagement syndical. Ces socialisations « contribuent à banaliser la fonction, à en réduire la distance symbolique », explique Achille Warnant.

C’est souvent en raison de leurs qualités reconnues dans d’autres sphères que ces femmes sont vues comme des figures légitimes

C’est souvent en raison de leurs qualités reconnues dans d’autres sphères que ces femmes sont vues comme des figures légitimes

C’est d’ailleurs souvent en raison de leurs qualités reconnues dans d’autres sphères (dévouement, sérieux, implication associative...) que ces femmes sont vues comme des figures légitimes qu’on vient chercher. Elles se distinguent en cela des jeunes hommes maires, dont la trajectoire d’élu local s’inscrit davantage dans un projet politique individuel ou une ambition personnelle.

L’organisation, « nerf de la guerre »

Ces caractéristiques ne prémunissent pas les jeunes femmes maires de contraintes particulières dues à leur genre et à leur âge. Certes, comme leurs homologues masculins, cette génération a été élue en plein Covid, ce qui a souvent induit une entrée brutale dans la fonction et un sentiment d’isolement accru. Et comme souvent dans les petites communes, le mandat est particulièrement exigeant et chronophage, avec d’importants volumes horaires oscillant entre 40 et 45 heures par semaine, et pouvant aller jusqu’à 70 heures lorsqu’une activité professionnelle s’ajoute aux responsabilités politiques.

Sans surprise, la sphère domestique s’avère être une contrainte forte pour ces élues, alors qu’elle est peu mentionnée par les jeunes hommes maires. « L’organisation, c’est le nerf de la guerre », explique ainsi une des maires interviewées :

« Avec mon conjoint, on a des codes couleurs pour tout (...). Quand j’ai une réunion le soir après 18 heures, j’attends qu’il arrive, je jette les gosses et j’y vais. (...) Le week-end, (...) il y a les fêtes et les manifestations, où j’essaye d’être présente. (…) J’essaye vraiment de prioriser parce que je ne veux surtout pas que mes enfants ou mon conjoint pâtissent de mon choix d’être élue. »

« Avec mon conjoint, on a des codes couleurs pour tout (...). Quand j’ai une réunion le soir après 18 heures, j’attends qu’il arrive, je jette les gosses et j’y vais. (...) Le week-end, (...) il y a les fêtes et les manifestations, où j’essaye d’être présente. (…) J’essaye vraiment de prioriser parce que je ne veux surtout pas que mes enfants ou mon conjoint pâtissent de mon choix d’être élue. »

Cette capacité d’organisation repose largement sur des soutiens extérieurs. Mais aussi sur la secrétaire de mairie (une fonction largement féminisée), qui incarne la mémoire administrative et la continuité institutionnelle.

Plusieurs jeunes femmes maires expliquent avoir laissé passer une opportunité professionnelle qui aurait été incompatible avec leur mandat

Plusieurs jeunes femmes maires expliquent avoir laissé passer une opportunité professionnelle qui aurait été incompatible avec leur mandat

Plusieurs jeunes femmes maires expliquent aussi avoir laissé passer une opportunité professionnelle ou renoncé à une évolution qui aurait été incompatible avec leur mandat. Et cela plus souvent que leurs homologues masculins.

A l’instar des autres édiles, les jeunes femmes maires en milieu rural doivent exercer un mandat éprouvant et mal reconnu : les procédures administratives et la multiplication des normes rendent l’exercice plus complexe qu’avant. Les marges de manœuvre sont limitées.

Les élues et élus sont aussi confrontés à un décalage entre la réalité de la fonction et la représentation qu’en ont certains administrés, dont beaucoup surestiment la capacité d’action des maires, ainsi que le montant de leur indemnité (1 048 euros brut dans les communes de moins de 500 habitants, 1 650 euros dans les communes entre 500 et 999 habitants, 2 100 euros dans les communes de 1 000 à 3 500 habitants…). Ces représentations sociales inexactes renforcent la pression.

Assignations sociales

Les jeunes femmes maires sont aussi exposées à des comportements sexistes ou condescendants, allant de remarques déplacées aux assignations implicites. Par exemple, avoir été prise plusieurs fois pour la secrétaire, ou être saluée d’un « Salut ma belle ».

Les instances intercommunales, où dominent les élus masculins plus âgés, sont souvent particulièrement éprouvantes pour ces élues

Les instances intercommunales, où dominent les élus masculins plus âgés, sont souvent particulièrement éprouvantes pour ces élues

Les instances intercommunales, où dominent les élus masculins plus âgés, sont souvent particulièrement éprouvantes pour ces élues qui ont du mal à y trouver leur place. Celles qui disposent d’un diplôme du supérieur ou d’une expérience professionnelle impliquant de la représentation publique se sont senties plus légitimes et outillées.

Mais globalement, la combinaison des facteurs d’âge et de genre « renforce les mises en cause ou les tentatives de mise à l’écart. » Autrement dit, les assignations sociales liées au genre et à l’âge restent fortes.

« Mine de rien, on est quand même dans une société où la femme décisionnaire ou les femmes au pouvoir, ce n’est pas encore complètement naturel. (…) Je sais pertinemment que les hommes en face de moi n’auraient jamais fait ou dit les choses de la même manière si j’avais été un homme », assure Elise, édile rurale âgée de 30 ans.

« Mine de rien, on est quand même dans une société où la femme décisionnaire ou les femmes au pouvoir, ce n’est pas encore complètement naturel. (…) Je sais pertinemment que les hommes en face de moi n’auraient jamais fait ou dit les choses de la même manière si j’avais été un homme », assure Elise, édile rurale âgée de 30 ans.

A partir de ce qui reste encore un cas limite (au sens où il est très marginal) se dessinent des pistes d’amélioration du statut d’élu : revalorisation des indemnités, prise en charge des frais liés à la garde d’enfant, meilleure articulation entre congés parentaux et responsabilités municipales.

L’étude invite aussi à poser plus largement la question des moyens matériels et humains dont disposent les maires. Et ce, quel que soit leur sexe.


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