La dernière rencontre entre Jacques et Rodger
Quand Rodger Brulotte et Jacques Doucet se sont vus la dernière fois, c’est un peu surnaturel, ce qui est arrivé.
Je ne verserai pas dans l’ésotérisme parce que j’ai beaucoup de peine et que je voudrais croire à des forces divines. Mais il s’est passé quelque chose d’un peu magique, je dois l’admettre. Et j’étais là.
C’était à l’été 2024. M. Doucet s’était retiré depuis quelque temps de l’espace public. On ne le voyait plus. La maladie d’Alzheimer commençait à prendre le dessus sur sa mémoire légendaire.
Il avait accepté de m’accorder une rare entrevue, chez lui. Et Rodger m’avait aidé à organiser tout ça.
Je voulais que Rodger soit là. Je voulais qu’ils me parlent ensemble de leurs souvenirs.
Ce dernier se préoccupait beaucoup de M. Doucet. Il ne voulait pas trop qu’il se fasse déranger à travers les défis de sa maladie. Il me racontait que M. Doucet était plutôt nerveux de faire ça.
Tout revient avec les Expos
Il y avait un peu de confusion quand on est arrivé chez lui. On m’avait dit que M. Doucet pouvait se perdre un peu dans ses souvenirs ou se répéter.
Le sujet, c’était les 20 ans du départ des Expos. Quand je l’ai lancé là-dessus, l’alzheimer a pris le bord sur un moyen temps !
Lui et Rodger ont déballé des souvenirs durant 30 minutes, parfois en riant, parfois en pleurant. Oui, c’était un peu magique. C’était beau.
Comme si les souvenirs des Expos étaient plus forts que cette cochonnerie de maladie qui attaque sa mémoire.
Au moment où on repartait, M. Doucet est venu saluer Rodger et moi après l’avoir pris dans ses bras de longues secondes. Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander s’ils allaient se revoir.
Et, deux ans après cette entrevue, c’est Jacques Doucet qui a dû rendre hommage à l’autre. Malgré sa maladie, il a encore quand même eu le courage de venir parler de son chum dans plusieurs médias vendredi soir.
Sa mémoire peut lui manquer, mais le tiroir à souvenirs qu’il avait avec Rodger était tellement plein qu’il n’a eu aucune difficulté à jaser de son vieux copain avec qui il a partagé les ondes si longtemps.
« Écoute, il y en a tellement de souvenirs. J’ai voyagé avec lui si longtemps. Rodger, c’est tellement un bonhomme que j’admirais », m’a-t-il dit lors d’une entrevue téléphonique vendredi soir.
Il le reconnaît. Il ne pensait jamais que Rodger partirait avant lui. « Bien non ! Il était plus jeune », raconte-t-il. M. Doucet a fêté ses 86 ans au début du mois. Rodger en avait 79.
Jacques Doucet était au courant des ennuis de santé de son ami. Mais ça ne l’étonne pas de constater que Rodger ne voulait pas parler beaucoup de son état de santé.
« Il ne s’ouvrait pas vraiment là-dessus. Il ne voulait pas que des gens s’apitoient sur son sort. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre de sa vie », poursuit M. Doucet.
Tout s’est détérioré rapidement pour Rodger dans les derniers jours avant son décès. Si bien que peu de gens ont pu lui dire au revoir.
S’il avait pu, Jacques Doucet lui aurait dit : « Bon voyage mon chum. J’espère qu’il y a du baseball l’autre bord », m’a-t-il dit. « C’est un bonhomme qui va tellement nous manquer », a-t-il ajouté, ému.
Rodger avait toujours une place
M. Doucet m’a dit quelque chose, lors de cette courte entrevue, qui résumait le mieux Rodger dans tout ce qu’on a entendu sur lui parmi les hommages rendus au cours du week-end :
« C’est un bonhomme qui avait sa place, peu importe où il était ».
C’est exactement ça. Peu importe où il allait, lui, Rodger, s’arrangeait pour avoir une place. Et il avait un art pour y arriver.
Par ailleurs, l’hommage du Canadien à Rodger était merveilleux. J’étais au Centre Bell, sur la galerie de presse. C’était mes larmes si vous avez reçu quelque chose dans la rangée H des rouges.
Je n’étais comme pas encore prêt à réaliser que c’était vrai. Qu’il était parti. Et je me disais que Rodger non plus n’était pas prêt à ça.
C’était mon ami et je l’aimais beaucoup. Mais, je ne veux pas prétendre comprendre la douleur des proches et de la famille de Rodger.
Une chose est sûre, par contre. Ça fait mal qu’il ne puisse pas avoir assisté à cet hommage. J’espère que quelqu’un le lui a montré là où il est.
