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Le culte de la férocité, pathologie de la pensée stratégique

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15.04.2026

La guerre moderne est marquée par une dérive où la violence est avant tout un fait procédural et auto-suffisant, détaché de ses finalités politiques ou de fondements éthiques. Depuis la Première Guerre mondiale jusqu’aux conflits actuels, cette logique se traduit par un fétichisme technologique de la destruction, où l’efficacité militaire est mesurée par l’intensité des frappes. Aujourd’hui, malgré des technologies plus « précises », cette dynamique persiste et s’accompagne d’un affaiblissement des normes morales et juridiques, produisant des guerres longues, dévastatrices et souvent stratégiquement inefficaces.

Chacun à sa manière, Hannah Arendt (1906-1975), Günther Anders (1902-1992) et Zygmunt Bauman (1925-2017) ont identifié un danger essentiel propre à la modernité : l’aliénation de la raison humaine par la raison technique. De l’Holocauste aux armes nucléaires, ils ont pointé du doigt ce même danger dans le domaine de la violence organisée : une mise en technique de la violence telle que son exécution ne suivrait plus que le culte de sa propre procéduralité, aux dépens du jugement humain et éthique.

Ce regard permet de cerner une pathologie qui structure et rend possible la conduite dite « stratégique » des guerres actuelles et modernes.

Pathologie de la pensée stratégique

La guerre menée contre l’Iran suscite une critique récurrente : l’incapacité de l’administration Trump comme du gouvernement Nétanyahou à définir un objectif politique au-delà de la démonstration de force.

Des objectifs sont publiquement articulés, certes : en bref, il s’agit d’empêcher l’Iran d’acquérir des capacités nucléaires. Mais, d’une part, ils sont vagues et fort incertains. Plus fondamentalement, l’horizon de la guerre semble ne pas sortir d’une accumulation de destructions massives, illustrée par le discours militariste du secrétaire à la guerre, Pete Hegseth, qui érige la puissance de feu en vertu quasi sacrée, et, en dépit de la fragile trêve actuelle, par la menace du président de renvoyer l’Iran à « l’âge de pierre », l’extension des cibles vers les infrastructures civiles ayant d’ailleurs déjà débuté.

Toutefois, limiter cette dérive à quelques dirigeants serait une erreur. Les administrations Trump et Nétanyahou ont certes poussé cette exaltation de la force particulièrement loin, mais elle s’inscrit dans une histoire plus profonde : celle d’un fétichisme technique et pathologique de la violence qui structure la pensée stratégique moderne, cette manière instrumentale-rationnelle par laquelle les États conçoivent l’usage organisé de la force pour le transformer en résultats politiques. Car, même si ces présentes guerres et leurs motivations peuvent paraître dépourvues de logique sensée, elles n’auraient pas été rendues possibles sans l’existence d’une raison stratégique d’arrière-fond qui rationalise cette violence, en lui donnant sens et légitimité. Sans quoi, par exemple, les militaires ne seraient pas invités à donner des conférences de presse pour commenter les opérations aux côtés des responsables politiques.

À gros traits, ce fétichisme technique se manifeste à travers deux aspects.

D’une part, l’usage des armes répond moins à des stratégies cohérentes d’articulation des moyens et des fins de la guerre qu’à une logique d’optimisation technique ou d’empilement des destructions. Les élites politico-militaires donnent, certes, des objectifs à la guerre — heureusement, dirait-on. Mais ces buts sont largement soumis à une violence qui a pour logique sa propre exécution procédurale et où les succès se résument, par conséquent, à comptabiliser le nombre d’ennemis tués et d’infrastructures détruites. Le niveau de destruction, et de respect du droit international humanitaire, varie, de même que les décisions politiques et militaires peuvent être plus ou moins........

© The Conversation