Quand les sous-sols de Paris abritaient des combats entre chiens et rats
Quand les sous-sols de Paris abritaient des combats entre chiens et rats
Nicolas Méra – Édité par Émile Vaizand – 29 mars 2026 à 9h00
Au début du XXe siècle, la plèbe parisienne découvre les ratodromes, des arènes semi-clandestines où s'organisent des spectacles animaliers aussi macabres que divertissants. Avec un but concret: dresser des chiens ratiers à la chasse aux rongeurs.
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Une odeur rance, une lumière terreuse de fond de cave, des glapissements étranglés. Voilà les premières impressions qui frappent les visiteurs lorsqu'ils franchissent le seuil du ratodrome Gustave, à quelques pas de la porte Maillot, à l'ouest de Paris. «Quand vous n'aurez rien de mieux à faire, allez donc faire un tour par là, recommande un journaliste du quotidien La Liberté en septembre 1938. Ce n'est ni pour la vue ni pour l'odeur, aussi tristes l'une que l'autre, mais pour la curiosité.»
La scène est curieuse, en effet. Au centre de la pièce, une arène grillagée d'environ deux mètres de diamètre où un fox-terrier, le museau lacéré, poursuit une poignée de rongeurs. Certains se rendent au ratodrome Gustave pour entraîner leur animal à la chasse. D'autres, simplement pour passer un bon moment et il n'est pas rare qu'on y tienne des paris. Les poètes Jacques Prévert et Raymond Queneau, paraît-il, y ont leurs habitudes. «Vous verrez les rats mordre le museau des chiens et les chiens briser les reins des rats, poursuit le journaliste du quotidien parisien. Ça saigne et ça crie, de part et d'autre. Le dimanche, M. Gustave fait recette.»
Fondé en 1907 par un certain Gustave Xhrouet, le ratodrome de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) séduit la plèbe parisienne. Dans une atmosphère de match de boxe clandestin, on y confronte des rats avec des chiens, afin de dresser ces derniers à la chasse aux rongeurs. Le but? Débarrasser Paris des «nuisibles» qui, depuis la fin du XIXe siècle, inquiètent les autorités sanitaires de la Ville Lumière. La municipalité de la capitale a tout tenté pour endiguer ce fléau. Les services d'assainissement distribuent une prime pour chaque queue de rat rapportée dans leurs bureaux. En 1901, la Mairie de Paris a même sponsorisé un concours de dératisation récompensant le plus efficace des chasseurs. En vain.
Dans ce contexte particulièrement musophobe, les ratodromes parisiens dressent des centaines de chiens à la chasse aux rongeurs.
«Quand on songe aux dévastations sans nombre de ces animaux, aux maladies qu'ils colportent, on ne peut sans effroi songer aux conséquences du développement de ce fléau, renchérit le journal socialiste Le Populaire de Paris en août 1923. […] Alors, si vous avez un petit fox-terrier, apprenez-lui à chasser le rat. Aucun autre moyen de défense ne vaut celui-là.» C'est dans cette perspective que s'établissent les premiers ratodromes en région parisienne, dont Gustave Xhrouet est un des pionniers.
Un fox-terrier dans la cage lors d'un concours de chiens terriers, en juin 1905, au ratodrome de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Photographie parue dans la revue bimensuelle illustrée Armes et sports, organisatrice du concours. | Agence Rol / Bibliothèque nationale de France (BNF) / domaine public / Wikimedia Commons
Fils de boulangers exerçant aux Batignolles (XVIIe arrondissement de Paris), le Belge Gustave Xhrouet a ouvert son établissement au numéro 22 de la route de la Révolte, à Neuilly, en s'inspirant du ratodrome qu'il fréquentait enfant à Spa, sa ville wallonne natale. Surnommé «la terreur des rats», il est régulièrement sollicité par les pouvoirs publics comme privés.
«Employé tour à tour par la préfecture de la Seine, les médecins, l'Institut Pasteur, les directeurs d'usine, le Touring Club, voilà vingt ans qu'il tue plus de cent rats par jour et qu'il dresse des milliers de chiens ratiers», énumère L'Intransigeant, un autre quotidien parisien, le 8 septembre 1920. Pendant le terrible siège de Paris, imposé par les troupes allemandes en 1870-1871, Gustave Xhrouet, alors adolescent, vendait ses prises 10 sous chacune, afin que les habitants affamés aient quelque chose à se mettre sous la dent…
Gustave Xhrouet (1853-1940), chasseur de rats et promoteur en France, au début du XXe siècle, du ratodrome où s'affrontaient rats et chiens. Ces arènes de combats d'animaux existèrent pendant une trentaine d'années à Neuilly-sur-Seine, Saint-Denis, Aubervilliers. Des ratodromes ambulants circulèrent comme attraction de foire dans plusieurs villes comme Breteuil (Oise). | © Gusman / Leemage / Bridgeman Images / AFP
Divertissement utile ou spectacle à proscrire?
Dans ce contexte particulièrement musophobe, les ratodromes dressent des centaines de chiens fox-terriers, grands danois et bergers allemands à la chasse aux rongeurs. Mais ces spectacles ne sont pas du goût de tout le monde, reconnaît le chroniqueur Lucien Lorin dans le supplément illustré du Petit Journal, en juin 1934: «Telle une bête féroce, le chien se jetait sur ses ennemis, les broyait dans sa gueule, les secouait, éclaboussant de sang les spectateurs les plus proches de la cage, se faisait griffer, mordre, déchirer les babines, arracher les oreilles. […] Mais, si laide qu'elle fût à voir, elle ne l'était pas plus que tous les êtres soi-disant humains qui tendaient, de l'autre côté du grillage, leurs mufles suant de méchanceté et leurs yeux brillants d'une hystérie sanglante.»
Écœuré par la violence du spectacle et le voyeurisme des spectateurs, le rédacteur du quotidien parisien va jusqu'à affirmer que certaines compétitions opposent parfois les rongeurs à des êtres humains! «D'ailleurs, l'on compliqua la règle du jeu, ajoute-t-il. L'homme aurait pu attraper les rats avec ses mains ou les écraser avec ses pieds, alors, on lui lia les mains et les pieds, on restreignit la grandeur de la cage pour qu'il n'eût pas besoin de courir après les bêtes. Et on ne lui laissa que les dents comme armes.»
Nettoyage d'un animal blessé, lors d'un concours de chiens terriers, en juin 1905, au ratodrome de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Photographie parue dans la revue bimensuelle illustrée Armes et sports, organisatrice du concours. | Agence Rol / Bibliothèque nationale de France (BNF) / domaine public / Wikimedia Commons
Dès le début du XXe siècle, des voix s'élèvent pour contester non seulement le divertissement morbide offert par les ratodromes, mais aussi la cruauté gratuite infligée aux animaux dans leurs enceintes. Après tout, depuis la loi du 2 juillet 1850, dite loi Grammont, qui réprime les mauvais traitements envers les animaux domestiques, les divertissements nuisibles aux animaux sont prohibés.
Cependant, les autorités sanitaires tolèrent à demi-mot l'activité des ratodromes pour ses vertus sanitaires… Pris à parti par la Société protectrice des animaux (SPA), Gustave Xhrouet se défend des accusations portées contre lui, estimant plutôt «rendre un service à la communauté en éliminant les nuisibles» et répercutant le blâme vers les instituts médicaux dont les laboratoires grouillent de cobayes.
En tout état de cause, la controverse ne semble pas décourager les curieux, toujours nombreux à fréquenter les arènes du ratodrome de Neuilly. Il faudra attendre l'après-Seconde Guerre mondiale pour que les combats d'animaux soient prohibés par le législateur.
Le décret n°87-223 du 26 mars 1987 (relatif à l'utilisation des animaux dans les spectacles publics et les jeux) interdit définitivement «la participation d'animaux à des jeux et attractions pouvant donner lieu à mauvais traitements, dans les foires, fêtes foraines et autres lieux ouverts au public», même s'il autorise paradoxalement les corridas et les combats de coqs, en vertu des traditions locales. Toujours mal-aimé de nos jours, le rat cohabite encore avec le peuple parisien: on estime entre 3 et 4 millions le nombre de rongeurs présents dans la capitale, ce qui en fait environ 1,5 par habitant.
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