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Les femmes du Moyen Âge prenaient la plume bien plus qu'on ne le croit

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15.02.2026

Les femmes du Moyen Âge prenaient la plume bien plus qu'on ne le croit

Justine Audebrand – 15 février 2026 à 17h00

Au début de la période médiévale, seules une petite minorité de personnes maîtrisaient l'écriture. Mais dans cette élite, il y avait des femmes. Retour sur cette réalité méconnue.

Temps de lecture: 5 minutes

Le Moyen Âge apparaît souvent comme une période sombre pour les femmes: cloîtrées dans d'obscurs monastères ou soumises à leur mari, elles auraient été tenues écartées du pouvoir et de toute forme de culture écrite. Ce cliché, comme beaucoup d'autres, sur les prétendus temps obscurs, apparaît à la Renaissance et se développe dans l'esprit des Lumières. Or, durant les six siècles qui suivent la fin de l'Empire romain (en 476), la condition féminine est très éloignée de cet imaginaire collectif. Dans les sphères du pouvoir ou du savoir, certaines femmes tiennent alors une place éminente, qui n'est pas tout à fait la même que ce que l'on verra entre les XIIe et XVe siècles.

Le Moyen Âge est une longue période et de nombreuses reconfigurations politiques, économiques ou religieuses changent et affectent la condition des femmes. Celles de la fin de cette période sont plus connues, car nous possédons davantage de sources, mais celles du début ont parfois accès à des ressources économiques ou culturelles inattendues.

Les femmes ont aussi pris part à la culture de leur temps. C'est que montrent les recherches mises en avant dans le livre La Vie des femmes au Moyen Âge – Une autre histoire, VIe-XIe siècle (Perrin, février 2026). À une époque où l'alphabétisation était faible, c'est parfois par les femmes que se transmettait la maîtrise de la lecture et de l'écriture.

Pour écrire, il faut bien sûr avoir appris le geste technique qui consiste à tracer des lettres sur un parchemin. Aujourd'hui, lecture et écriture s'apprennent ensemble mais, au Moyen Âge, beaucoup de personnes savent lire sans pour autant être capables d'écrire, si ce n'est leur nom.

L'alphabétisation médiévale se pense d'ailleurs comme un spectre: il y a un monde de pratiques entre savoir lire et être capable de composer un texte complexe en latin. De ce fait, la maîtrise complète de l'écriture est réservée à une petite élite, laïque ou ecclésiastique, et de plus en plus à des professionnels de l'écrit comme les notaires qui gagnent en importance à partir du XIIe siècle.

Dans l'aristocratie laïque de la première moitié du Moyen Âge, il n'est pas rare que les femmes reçoivent une éducation poussée.

Par ailleurs, les laïcs les plus susceptibles d'avoir appris à lire et à écrire disposent aussi de secrétaires. Au début du Moyen Âge, par exemple, les aristocrates n'écrivent pas eux-mêmes leurs lettres mais les dictent à des secrétaires, voire ne leur donnent que quelques indications.

Les femmes ne sont pas exclues de ces logiques, bien au contraire. Dans l'aristocratie laïque de la première moitié du Moyen Âge, il n'est pas rare qu'elles reçoivent une éducation poussée. La raison en est simple: elles sont bien souvent elles-mêmes chargées de l'éducation de leurs enfants. La reine Mathilde, épouse du roi Henri Ier de Germanie (919-936), sait par exemple lire et écrire, ce qui n'est pas le cas de son royal époux et, dans la famille ottonienne (du nom de leur fils, le roi puis empereur Otton Ier, fondateur du Saint-Empire romain germanique), ce sont souvent les femmes qui sont les plus lettrées.

Ce n'est pourtant pas chez les laïcs, mais au sein des monastères féminins que l'on trouve le plus de femmes qui savent écrire. L'acte le plus courant est la copie de manuscrits: avant l'invention de l'imprimerie, c'est cet inlassable travail qui permet la diffusion des œuvres.

On estime qu'environ 1% des manuscrits médiévaux ont été copiés par des femmes. Cela peut paraître infime, mais il faut avoir en tête que l'immense majorité des manuscrits ne sont pas signés par leurs copistes et qu'on ne peut donc en réalité que rarement connaître le genre du ou de la copiste.

Ce n'est que dans les années 1980 que les spécialistes du Moyen Âge ont véritablement commencé à s'intéresser aux écrits des femmes médiévales d'avant Christine de Pizan (XIVe-XVe siècles).

Le travail des moniales est en tout cas loin d'être déconsidéré. À la fin du VIIIe siècle, les nonnes de l'abbaye de Chelles (Seine-et-Marne) sont les principales pourvoyeuses en copies d'Augustin d'Hippone (saint Augustin), un des pères de l'Église les plus lus au Moyen Âge. Elles reçoivent notamment des commandes des évêques de Cologne et de Wurtzbourg.

Il est donc logique que ce soit aussi dans les monastères que l'on trouve le plus d'autrices, c'est-à-dire de femmes qui ne se contentent pas de copier des œuvres et en composent de nouvelles. Aucun genre littéraire ne leur est interdit: elles écrivent de l'hagiographie –la vie de saints, hommes et femmes–, des textes annalistiques, des traités, de la poésie et même du théâtre. La dramaturge et poétesse Hrotsvita, qui vit à l'abbaye de Gandersheim (en Saxe) autour de 960, est ainsi considérée comme la «première poétesse allemande», même si elle écrit en latin, comme la plupart de ses contemporains.

Une écriture «féminine»?

Ces textes de femmes ont été étudiés de diverses manières par les historiens, d'abord avec un brin de suspicion. Quand les œuvres de Hrotsvita ont été redécouvertes au XIXe siècle, d'éminents savants ont douté de leur attribution et ont cherché, en vain, à affirmer que la moniale n'avait jamais existé, ou jamais écrit…

Et ce n'est que dans les années 1980 que les spécialistes du Moyen Âge ont véritablement commencé à s'intéresser aux écrits des femmes médiévales d'avant Christine de Pizan (XIVe-XVe siècles). Ces travaux sont marqués par l'idée que l'écriture des hommes serait différente de celle des femmes. Il ne s'agit pas de l'écriture manuscrite, paléographique, puisque la différenciation genrée n'apparaît qu'au XVIIIe siècle, mais du style.

Portrait de Hrotsvita de Gandersheim (935-973), poétesse et chanoinesse de l'abbaye de Gandersheim (Basse-Saxe, centre de l'Allemagne). Gravure tirée de l'ouvrage Icones Et Elogia Virorvm Aliqvot Præstantivm, de l'historien allemand Martin Friedrich Seidel (vers 1671). | Auteur inconnu / Wikimedia Commons

Les femmes, même au Moyen Âge, parleraient plus facilement de leurs émotions et de leur famille. C'est sans doute vrai dans certains textes mais, en réalité, les textes écrits par des femmes montrent plus de similitudes que de différences avec ceux des hommes. Cela est dû, en partie, au poids des modèles anciens dans l'écriture médiévale. Quand la moniale Baudonivie écrit la vie de la sainte reine Radegonde vers 600, elle a en tête le modèle par excellence qu'est la Vie de saint Martin, tout comme son contemporain du VIe siècle, Venance Fortunat, qui consacre aussi un texte à la sainte.

Pour autant, en particulier à partir des XIIe et XIIIe siècles, il semble que l'écriture des femmes soit de plus en plus contrainte et que cela les cantonne parfois à certains types d'écrits. La grande réforme de l'Église connue sous le nom de réforme grégorienne cherche à mieux encadrer les pratiques des fidèles et à redéfinir le lien des femmes au sacré. Le développement des universités –réservées aux clercs et donc aux hommes– exclut aussi les femmes de tout un pan du savoir.

C'est dans ce cadre que fleurissent les femmes mystiques, dont les écrits vantent une proximité particulière avec la divinité. Mais là encore, la réalité historique est complexe: les visions de ces femmes sont souvent mises par écrit par leur confesseur ou un homme qui peut retravailler la matière transmise par la mystique. Même Hildegarde de Bingen, grande savante et abbesse du XIIe siècle, a recours à un secrétaire. Au Moyen Âge, l'idée d'un auteur ou d'une autrice unique fonctionne rarement. Et l'écrit des femmes comme celui des hommes fait souvent appel à une multitude d'intervenants ou intervenantes.

Justine Audebrand est chercheuse associée au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (UMR 8589) du CNRS et l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est aussi postdoctorante à l'Institut historique allemand (IHA), à Paris.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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