Déclaré mort et enterré, ce soldat ukrainien est pourtant rentré chez lui trois ans plus tard
Déclaré mort et enterré, ce soldat ukrainien est pourtant rentré chez lui trois ans plus tard
François Montcorbier – 22 mars 2026 à 9h55
Capturé en 2022 puis libéré lors d'un échange, Nazar Daletskyï a appris qu'une erreur ADN l'avait fait enterrer. De retour chez lui, il s'est recueilli sur une tombe censée être la sienne.
Temps de lecture: 3 minutes - Repéré sur The New York Times
Le premier jour de son retour, après près de quatre ans de captivité en Russie, Nazar Daletskyï est allé se promener jusqu'au petit cimetière de son village, dans l'ouest de l'Ukraine. Là, parmi les tombes de soldats tombés au front, il est venu se recueillir sur sa propre tombe. Quelques semaines plus tôt, Nazar Daletskyï avait été libéré lors d'un échange de prisonniers de guerre.
C'est un officier des services de sécurité ukrainiens qui lui apprend alors qu'une erreur d'identification génétique a conduit sa famille, trois ans plus tôt, à enterrer un sac de restes censés être les siens. Sur le papier, disent les autorités, Nazar Daletskyï n'existe plus. Un reportage du New York Times revient sur cette étrange résurrection.
Le quotidien américain a rencontré l'homme de 46 ans, un dimanche. Il se tient au milieu d'un champ ouvert, où quelques dizaines de pierres tombales portent chacune un drapeau ukrainien. Six marquent la tombe de soldats morts au combat. Sur la septième, la sienne, le drapeau a été retiré, tout comme les restes du soldat encore inconnu qui y avaient été inhumés. Ne demeurent que des tas de terre fraîche, laissés par l'exhumation. «Tout le monde n'a pas la chance d'assister à ses propres funérailles et de découvrir qui a le plus pleuré pour vous», glisse‑t‑il, amer.
Le 5 février 2025, jour de son rapatriement en Ukraine, sa mère, Nataliia Daletska, 72 ans, reçoit un appel. Le chef du village, prévenu à l'avance, se rend chez elle pour filmer la scène. Sa nièce, Roksolana Makohin, attrape la ligne la première et hurle de joie. Quand elle prononce le nom de Nazar, sa mère porte ses mains à son visage, demande le téléphone et lâche: «Mon Dieu, comme je t'ai attendu, mon enfant précieux». Il faudra pourtant encore patienter des semaines avant de le revoir.
Une cicatrice qui ne partira jamais
Capturé par les forces russes en mai 2022 alors qu'il tentait, avec ses camarades, de tenir une position à l'est du pays, Nazar Daletskyï est d'abord transféré dans un hôpital militaire pour y être soigné. En captivité, il a été battu régulièrement et a perdu près de 16 kilos. Sa mère, elle, raconte sans détour le prix de cette erreur d'identification: elle ne récupérera jamais tout à fait la santé perdue pendant trois ans de deuil.
La guerre longue et brutale menée par la Russie a submergé le système ukrainien d'identification des corps. Selon des estimations indépendantes, plus de 100.000 soldats ukrainiens auraient été tués et les morgues débordent. Les analyses ADN prennent du retard et les procédures s'enlisent. Plus de 90.000 personnes sont officiellement enregistrées comme disparues en Ukraine, en majorité des militaires, dont beaucoup sont présumés morts. Du côté des prisonniers, Moscou ne fournit pas de listes exhaustives; Kiev affirme que chaque échange révèle des noms jusque‑là classés comme «portés disparus».
Le cas de Nazar Daletskyï est pourtant unique: c'est la première fois qu'un soldat se révèle vivant après que sa famille a célébré ses funérailles. Les autorités ukrainiennes ont reconnu la faute et indiqué que la famille ne serait pas tenue de restituer les quelque 295.000 euros d'indemnités de décès qu'elle avait perçus. Pour que Nazar récupère officiellement son identité, une décision de justice devra désormais attester qu'il est bien en vie.
«C'est bien lui, n'est‑ce pas?»
En mai 2022, trois mois après le début de l'invasion à grande échelle, sa mère avait été informée qu'il était prisonnier. Un an plus tard, un policier de Kharkiv, près de la ligne de front, la contacte: un test ADN effectué sur des restes retrouvés a montré une concordance de 99% avec son propre profil génétique. Elle refuse d'y croire. Comment le corps de son fils aurait‑il pu être rapatrié si on lui avait dit qu'il était en captivité? L'agent la prévient que si elle n'accepte pas le résultat, les restes seront enterrés anonymement. Elle finit par céder. La correspondance ADN, en revanche, ne colle pas avec celui de la fille de Nazar; là encore, on lui oppose une explication blessante: «Peut‑être qu'elle n'est pas de lui.»
Le jour où Nazar rentre enfin au village, des dizaines de personnes se rassemblent sur la place, drapeaux ukrainiens à la main, en chantant. Sa mère, au milieu de la foule, semble ne pas savoir si elle veut rire ou pleurer. Quand une voiture s'arrête et que son fils descend, elle fond en larmes et se jette dans ses bras. Il embrasse sa tête, les voisins se pressent pour l'étreindre, lui demandent s'il se souvient d'eux. «Allons, je n'ai été absent que quatre ans», répond‑il, déclenchant des rires. Certains chuchotent: «Est‑ce qu'il ressemble vraiment à Nazar? C'est bien lui, n'est‑ce pas?»
Plus tard, il prend le bras de sa mère et, entouré de sa famille, regagne la maison. La table est dressée, les enfants courent partout. «Mamie, Nazar a maintenant deux vies!», lance son cousin Hnat, 9 ans. «En effet, répond Nataliia. Nous fêterons désormais son anniversaire le 5 février», en référence au jour où elle a entendu sa voix pour la première fois depuis sa capture.
Dans le salon ensoleillé où il s'assoit aujourd'hui, son cercueil avait reposé trois ans plus tôt, entouré des mêmes visages. Sa mère avait veillé cette boîte fermée en pleurant devant une photo, qu'elle a ensuite brûlée. Cette fois, la scène est la même, à un détail près: l'homme sur la photo est bien vivant, assis à quelques pas.
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