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De la télé au smartphone: comment les écrans ont progressivement pris le contrôle de nos corps

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03.09.2026

De la télé au smartphone: comment les écrans ont progressivement pris le contrôle de nos corps

En trois décennies, zapper, cliquer et scroller sont devenus des réflexes presque aussi naturels que la marche. Anatomie de la capture de nos corps par les interfaces.

Temps de lecture: 8 minutes

3 septembre 2026 à 19h55

La scène se passe en 1982. Telefunken vante en France un téléviseur muni d'un accessoire encore rare, venu des États-Unis. Sur une musique qui deviendra le tube de l'été (Eden Is a Magic World, de Pop Concerto Orchestra), un homme regarde une image qui l'intéresse un peu trop; sa femme entre dans le salon. Ouf, il peut changer de chaîne d'une pression du pouce, sans bouger de son fauteuil.

On peut sourire aujourd'hui de ce que la publicité suppose et de ce qu'elle vend. Ou grincer des dents si on la trouve sexiste. Reste le geste, qui n'existait pas dix ans plus tôt: à trois mètres de l'écran, il commande et il efface. Il zappe!

C'est le début d'une longue histoire de nos rapports aux écrans. Voyons qui commande vraiment dans ce salon, quarante ans plus tard.

Zap, clic et scroll: quand les écrans nous touchent

Le bras tendu vers le téléviseur, à l'autre bout du salon: zap! La main posée sur la souris, à 20 centimètres de l'écran: clic! Le pouce glisse directement sur l'écran: un mouvement de défilement, scroll; un mouvement de balayage, swipe! Voilà comment, en quarante ans, notre corps s'est progressivement rapproché de l'écran jusqu'à le toucher.

Dans le même mouvement, l'initiative s'est retirée. Le zappeur décidait quand changer de chaîne. Le scrolleur reçoit ce qu'un algorithme a choisi de lui montrer.

Entre les deux, une question s'est déplacée: qui décide de la suite? Quelle distance sépare encore le corps de la machine qu'il commande? À moins que ce ne soit l'inverse…

À distance: le zap ou le geste qui choisit

L’anthropologue Marcel Mauss, dans une conférence de 1934, appelait «techniques du corps» ces façons dont les individus apprennent à se servir de leur corps de manière traditionnelle et efficace. Marcher, nager, s’accroupir: des actes en apparence biologiques que Mauss montrait être des construits sociaux, transmis par imitation, stabilisés par répétition, incorporés jusqu’à sembler naturels. Il nommait «dressage» ce processus par lequel un acte appris devient réflexe. Le vélo en donne l’exemple courant: hésitant et fragmenté au début, puis évidence du corps lui-même.

Il faut la rencontre d'un geste accessible et d'une offre assez large pour lui donner un sens.

À bien y regarder, nos gestes face aux écrans relèvent de cette catégorie, avec une différence de rythme qui saute aux yeux: ce que Mauss observait sur des générations s'est ici accompli en trois décennies.

Le premier de ces gestes est le «zap», et il arrive tard en France. La télécommande existe dès 1961, mais elle n'équipe que 4% des récepteurs en 1977 et 53% en 1988. Le zappeur français naît donc au moment où l'équipement devient majoritaire et où l'offre télévisuelle s'élargit: Canal en 1984, La Cinq et TV6 en 1986, TF1 privatisée en 1987.

Le mot arrive de l'anglais par le journaliste Philippe Vandel, dans Actuel, en 1986. Aux États-Unis, où le câble se diffuse plus tôt, le phénomène s'observait dès 1982: il faut la rencontre d'un geste accessible et d'une offre assez large pour lui donner un sens.

Le geste promettait le contrôle en tenant trois choses: il est délibéré, puisqu'on choisit la touche; il est séquentiel,........

© Slate