Les ultrariches n'ont jamais accumulé autant d'argent et l'écart avec le reste du monde se creuse encore
Les ultrariches n'ont jamais accumulé autant d'argent et l'écart avec le reste du monde se creuse encore
Clément Poursain – 14 mars 2026 à 9h55
Entre fortunes technologiques gigantesques et explosion des valorisations boursières, une poignée de milliardaires concentre aujourd'hui une part croissante de la richesse mondiale. La moitié la plus pauvre de l'humanité n'en possède qu'une fraction infime.
Temps de lecture: 4 minutes - Repéré sur The Insider
Les très riches n'ont jamais été aussi riches et l'écart avec le reste de la population mondiale n'a jamais été aussi vertigineux. En ce début 2026, la fortune cumulée d'une poignée d'ultramilliardaires progresse à une vitesse qui relègue au second plan les maigres gains de la moitié la plus pauvre de l'humanité, tandis que les outils classiques de lutte contre les inégalités peinent à suivre.
Début février, la fortune d'Elon Musk franchissait la barre des 800 milliards de dollars (695 milliards d'euros environ), un record historique. Les douze Américains les plus riches cumulent désormais plus de 2.000 milliards de dollars, soit près de quatre fois plus qu'en 2020 –un montant comparable au PIB d'un pays comme la Russie. À l'échelle mondiale, les travaux de la World Inequality Database analysés par le site The Insider, montrent que la moitié la plus pauvre des adultes ne possède qu'environ 2% de la richesse, quand les 10% les plus riches en concentrent 75%.
Cette richesse extrême n'a plus grand‑chose à voir avec les fortunes d'hier, fondées sur la terre, les mines ou les usines. Là où le souverain malien Mansa Musa, considéré comme un des hommes les plus riches de l'histoire, «possédait» de fait les réserves d'or de son empire, les fortunes actuelles reposent surtout sur des actifs immatériels: valorisation boursière de brevets, de plateformes numériques, de promesses de croissance future.
Des entreprises peuvent ainsi accumuler des centaines de milliards de capitalisation sans même dégager de profits, tant que les investisseurs parient sur leur potentiel. Les règles fiscales, sociales ou antitrust conçues pour des capitaux matériels s'avèrent mal adaptées à cet univers. Contrairement au récit méritocratique, ni le talent ni le travail ne suffisent à expliquer cette concentration. Les données de la Réserve fédérale américaine montrent que l'héritage pèse lourd: les transmissions d'au moins un million de dollars ne concernent qu'une petite minorité de ménages, mais elles expliquent environ 40% de la richesse transmise entre générations.
Les barons de la tech
En parallèle, des profils comme Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg illustrent la puissance d'un modèle économique –les plateformes et la tech– qui rend presque inévitable l'apparition de fortunes extrêmes dès lors qu'un acteur prend l'avantage. Dans ces secteurs, la dynamique de réseau fait exploser la valeur d'un service à mesure que le nombre d'utilisateurs augmente. Une fois un certain seuil dépassé, un géant des réseaux sociaux, du e‑commerce ou de la recherche en ligne devient pratiquement incontournable, et ses coûts marginaux s'effondrent, ce qui dope mécaniquement ses profits.
Les États ont tenté de réguler ces quasi‑monopoles, mais la mondialisation et la mobilité des capitaux ont joué en leur faveur: les taux d'impôt sur les sociétés ont été divisés par deux en moyenne entre le milieu des années 1980 et 2010, dans une sorte de course à la fiscalité avantageuse, tandis que les multinationales optimisent leur base imposable en profitant des paradis fiscaux.
Leur ami, c'est la finance
La finance a amplifié ce mouvement. Depuis les années 1980, l'activité économique s'est déplacée vers les marchés et le crédit, dont le poids dans le PIB a plus que triplé, particulièrement dans les pays riches. Selon l'économiste Paul Krugman, cette «financiarisation prédatrice» bénéficie de façon disproportionnée aux franges les plus riches, qui profitent des hausses d'actifs, tandis que les crises résultant des bulles spéculatives frappent surtout les classes populaires et moyennes.
Des travaux récents montrent qu'une hausse de la part de richesse détenue par le top 1% augmente significativement la probabilité de crises bancaires: l'excès d'épargne au sommet se déverse dans des placements risqués, nourrissant des bulles qui finissent par éclater… et pénaliser le bas de l'échelle.
Cette inégalité extrême a des conséquences sur toute la société: lorsque la demande des ménages modestes et moyens est bridée, la croissance ralentit, tandis que la concentration de la richesse s'accompagne d'une baisse de la mobilité intergénérationnelle: le fameux ascenseur social dépend de plus en plus du patrimoine parental. De nombreuses études font le lien entre forte stratification et hausse des violences, dégradation de la santé publique ou recul du bien‑être subjectif, y compris dans les classes moyennes qui cherchent à «suivre» le niveau de vie ostentatoire des ultrariches.
Une régulation trop longtemps repoussée
La dérive la plus inquiétante concerne toutefois la démocratie. Dans des systèmes où les campagnes électorales reposent largement sur le financement privé, une poignée de donateurs peut peser lourd sur l'agenda politique, comme le montrent aux États‑Unis les montants records dépensés par une centaine de familles milliardaires lors du cycle électoral 2024. Le rachat de médias ou de plateformes par de grands patrons –Jeff Bezos au Washington Post, Elon Musk avec X/Twitter, Vincent Bolloré plus près de nous avec CNews ou Europe 1– renforce encore leur capacité d'influence, qu'il s'agisse de réorienter les priorités éditoriales ou de peser sur le débat public, y compris contre des régulateurs comme la Commission européenne.
Même lorsque ces fortunes servent des causes progressistes, via la philanthropie de George Soros, Bill Gates ou MacKenzie Scott, le simple fait qu'un individu puisse rivaliser en puissance d'action avec des institutions publiques pose question.
Face à cette accumulation de pouvoir, les appels à un tournant régulateur se multiplient. Des économistes comme Thomas Piketty et Gabriel Zucman plaident pour des impôts spécifiques sur les très grandes fortunes, y compris sur les plus‑values non réalisées, à l'image de la taxe sur les gains latents adoptée par les Pays‑Bas sur certains actifs financiers. D'autres misent sur des mesures coordonnées: un plancher mondial pour l'impôt sur les sociétés, des registres publics des bénéficiaires réels des entreprises et des biens immobiliers, ou encore l'échange automatique d'informations bancaires afin de tarir le recours aux paradis fiscaux.
Reste la question des monopoles privés. Des juristes comme Lina Khan défendent une approche plus agressive de l'antitrust, allant jusqu'à proposer le démantèlement des «méga‑plateformes» en séparant, par exemple, le marketplace, la logistique et le retail d'un acteur comme Amazon.
Mais la plupart des économistes soulignent qu'il ne suffit plus de corriger a posteriori: il faudrait développer des politiques «prédistributives», comme l'investissement massif dans l'éducation et les services publics, pour éviter que de tels écarts ne se creusent dès l'origine. Pour l'heure, ces réformes restent largement théoriques, freinées par la capacité des ultrariches à défendre leurs intérêts.
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