Taux d’intérêt: la géopolitique brouille les cartes
EXPERT INVITÉ. L’escalade du conflit armé impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran agit comme un puissant facteur de brouillage pour les marchés financiers. Au-delà des considérations militaires, c’est surtout l’effet potentiel sur l’énergie qui retient l’attention.
Le détroit d’Ormuz demeure un point de passage stratégique pour le commerce mondial du pétrole, et toute entrave prolongée à cette voie maritime modifierait rapidement l’équilibre inflation-croissance à l’échelle mondiale.
Selon la durée et l’ampleur des perturbations, voire dans un scénario extrême de fermeture complète du détroit, le prix du pétrole pourrait osciller cette année dans une fourchette allant de 85 à 130 dollars américains ($US) le baril.
Un tel choc aurait un double effet négatif: il freinerait la croissance mondiale tout en ravivant les pressions inflationnistes. Pour les investisseurs, l’exercice devient particulièrement délicat. Il faut désormais estimer non seulement l’intensité du choc, mais aussi sa persistance, et surtout la réaction des banques centrales.
La guerre au Moyen-Orient affectera-t-elle les taux de la Banque du Canada?
Une équation encore plus complexe pour les institutions
Cette situation géopolitique complique considérablement la tâche des autorités monétaires. La Banque du Canada, dans un contexte de croissance plus fragile et d’un marché du travail en normalisation, ne nous semble pas appelée à relever son taux directeur en 2026 en réaction à un choc énergétique externe.
La Réserve fédérale américaine, en revanche, se trouve dans une position beaucoup plus inconfortable.
Aux États-Unis, l’inflation demeure élevée, les conditions financières restent relativement accommodantes et la crédibilité de la Fed a été durement regagnée après le dernier cycle inflationniste. Dans un tel environnement, un choc pétrolier prolongé pourrait forcer la banque centrale à demeurer sur les lignes de côté plus longtemps que ne le souhaitent les marchés, et ce, n’en déplaise au président Donald Trump, qui milite ouvertement pour un assouplissement rapide.
C’est dans ce contexte déjà tendu que la Fed s’apprête à vivre une transition majeure à sa tête.
Après des mois de spéculations et une période de flottement institutionnel inhabituelle, la nomination de Kevin Warsh à la présidence de la Réserve fédérale marque l’entrée de Washington dans une nouvelle phase du cycle monétaire. Warsh n’est pas un nouveau venu. Entré au conseil des gouverneurs en 2006 à seulement 35 ans, il s’est imposé durant la crise financière de 2008 comme une figure influente de l’institution. Son départ en 2011, motivé par son opposition à l’assouplissement quantitatif prolongé, révélait déjà une sensibilité marquée aux risques associés aux politiques non conventionnelles.
Quinze ans plus tard, il revient au sommet dans un contexte radicalement différent. Plusieurs questions institutionnelles demeurent toutefois en suspens, notamment le calendrier de confirmation au Sénat et la gestion de la transition avec Jerome Powell. Les investisseurs auraient tort de présumer une passation fluide. Une Fed en transition est rarement prévisible.
Un assouplissement moins évident qu’il n’y paraît
Le marché anticipe désormais deux baisses de taux en 2026, une trajectoire qui est de plus en plus perçue comme acquise. Cette lecture repose toutefois sur un scénario excessivement linéaire: inflation en décélération graduelle, croissance qui ralentit juste assez et marché du travail qui se normalise sans heurt.
Or, la réalité macroéconomique américaine résiste à ce cadre. Depuis plusieurs trimestres, les surprises économiques demeurent majoritairement positives. L’économie continue de faire preuve d’une résilience inattendue, compliquant la justification de baisses de taux préventives. Lorsque les surprises favorables deviennent la norme, l’inaction devient souvent la stratégie la moins risquée.
À cela s’ajoutent des conditions financières encore accommodantes selon les standards historiques. Les marchés boursiers se négocient à des multiples élevés, les écarts de crédit demeurent comprimés et les bilans des ménages sont solides. Même après un cycle de resserrement agressif, l’économie américaine ne semble pas véritablement contrainte.
Le débat se cristallise autour du double mandat de la Fed. Plusieurs interprètent le ralentissement du marché du travail comme un signe que la politique monétaire est déjà trop restrictive. Cette lecture fait abstraction d’un facteur clé: la démographie.
Selon les projections officielles, la croissance de la population en âge de travailler basculerait en territoire négatif dès cette année, en grande partie en raison des politiques migratoires. Le rythme de création d’emplois compatible avec la stabilité des prix est donc beaucoup plus faible qu’auparavant. Un ralentissement des embauches n’est pas nécessairement synonyme d’un affaiblissement économique.
Kevin Warsh mise sur la numérisation et l’intelligence artificielle pour justifier l’idée que l’économie américaine pourrait soutenir une croissance plus élevée sans relancer l’inflation. Les gains de productivité observés récemment lui donnent partiellement raison. Toutefois, ces gains restent difficiles à isoler dans les données et les investissements requis pourraient eux-mêmes être inflationnistes à court terme.
Un avenir tout sauf certain
Nous demeurons d’avis que la Fed pourrait procéder à une coupure de 25 points de base en 2026, et satisfaire partiellement les pressions du Président Trump et les attentes des marchés.
Toutefois, entre un choc géopolitique potentiellement inflationniste, une économie américaine toujours résiliente, des contraintes démographiques et une transition délicate au sommet de la banque centrale, la liste des forces allant en sens inverse est longue.
Le marché nous semble complaisant à considérer deux baisses comme une quasi-certitude. Dans l’environnement actuel, l’incertitude est redevenue la norme.
