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Les États-Unis redessinent le monde au sein d’une nouvelle guerre froide

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21.03.2026

EXPERT INVITÉ. Plus on porte attention aux événements géopolitiques des dernières années, plus il me semble qu’une nouvelle structure internationale émerge. Une structure qui rappelle la Guerre froide: un monde divisé en deux blocs, chacun mené par une grande puissance.

Durant la guerre froide (1947-1991), il était impossible de comprendre les événements mondiaux sans comprendre la nature bipolaire du monde et sans se demander quels étaient les intérêts américains et soviétiques

Aujourd’hui, la logique est similaire.

On ne peut comprendre les événements comme l’offensive américano-israélienne contre l’Iran sans se demander: quels sont les intérêts américains et chinois dans la région? Et comment l’équilibre des puissances en est affecté?

La nouvelle guerre froide

La reconfiguration du monde en deux blocs au sein d’une nouvelle guerre froide n’est pas un phénomène purement trumpien. Elle est déjà en cours depuis plusieurs années, avant même l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche – nous ne l’avions simplement pas nommé comme tel.

Penser que la montée économique chinoise n’avait comme objectif que d’augmenter le niveau de vie des Chinois est de mal comprendre le désir de cette puissance historique de retrouver la place qu’elle croie lui revenir, c’est-à-dire au sommet de la hiérarchie des nations.

Les frictions commerciales et géopolitiques étaient inévitables.

Pendant que les États-Unis et l’Occident se désindustrialisaient, leurs chaînes d’approvisionnement passaient progressivement sous contrôle chinois.

Une telle situation commerciale devient inéluctablement une vulnérabilité stratégique. Une menace existentielle qui met non seulement en doute l’hégémonie américaine, mais aussi sa capacité à projeter sa puissance.

À partir de là, tout change. La politique reprend ses droits sur l’économie, sur la classe marchande même.

Dans un tel contexte géopolitique, un pays ne représente plus simplement son «PIB». Comme le dit le stratège global chez Rabobank Michael Every, on doit aussi se poser la question essentielle: à quoi sert le PIB?

C’est ce qu’on doit comprendre quand on entend des termes comme «nationalisme économique», «protectionnisme» et «tarifs douaniers».

Ce n’est pas que les États-Unis ne veulent plus faire des affaires avec le monde. En revanche, ils ne le feront pas si cela doit se faire à l’encontre de leurs intérêts stratégiques dans le contexte d’une guerre froide avec la Chine.

Nous sommes entrés dans l’ère des gains relatifs, alors qu’on pensait que celle des gains absolus était immuable.

L’Iran comme pièce du jeu sino-américain

L’offensive contre l’Iran doit être comprise dans cette logique.

En forçant potentiellement la chute du régime iranien, les États-Unis atteignent plusieurs objectifs stratégiques simultanément.

L’Iran étant l’allié principal de la Chine, Pékin utilise ce pays pour s’approvisionner en pétrole à bas prix.

Comme le souligne l’analyste Zineb Riboua, du Hudson Institute’s Center for Peace and Security in the Middle East, les opérations contre l’Iran visent, en réalité, la Chine.

La Chine se sert de l’Iran comme mandataire pour contrer les intérêts américains au sein du Moyen-Orient. Cette situation force donc les États-Unis à maintenir un niveau significatif de ressources financières et militaires dans la région pour contrer cette influence.

Tous les yeux sont habituellement tournés vers Israël pour expliquer l’instabilité du Moyen-Orient, mais l’Iran est la source principale de chaos dans la région.

En d’autres mots, si le régime iranien tombait et que celui qui le remplacerait était favorable à l’Occident et aux États-Unis (on peut présumer que c’est l’objectif américain principal dans cette guerre), le conflit par pays interposés entre l’Iran et l’Arabie saoudite prendrait fin, car  les Accords d’Abraham (reconnaissance d’Israël par les pays arabes) deviendraient possibles.

On peut même penser que la question palestinienne pourrait avancer vers une résolution, alors que le Hamas et le Hezbollah risqueraient de tomber avec un régime iranien qui les manipule et les approvisionne en armes tout en les finançant.

Si proche et si loin en même temps

Vous me direz avec raison que ces scénarios restent encore hypothétiques et vous auriez raison.

Plus il y a de variables incertaines en jeu, plus le résultat est imprévisible.

Mais nous n’avons potentiellement jamais été aussi proches d’un Moyen-Orient stable, relativement. Cette stabilité dans cette région pourrait aussi signifier que la prospérité économique pourrait y revenir avec les investissements américains et saoudiens significatifs.

De plus, les États-Unis réussiraient à passer le flambeau à l’Arabie saoudite comme puissance régionale influente principale. Les États-Unis seraient ensuite libres de rediriger leurs forces et leurs ressources vers l’Asie-Pacifique, là où se jouera le 21e siècle.

Un bloc pétrolier américain

Pendant que les prix du pétrole font les manchettes, une autre hypothèse se dessine.

On peut peut-être anticiper un monde où le prix du pétrole restera relativement bas structurellement, à long terme.

Si, comme mentionné, le régime iranien actuel devait être remplacé par un régime favorable aux États-Unis, ces derniers se retrouveraient à la tête d’un bloc des plus grands pays producteurs de pétrole.

Ce bloc serait composé des États-Unis (eux-mêmes les premiers), le Canada, l’Arabie saoudite, l’Iran, les monarchies du golfe persique et le Venezuela.

On notera que les développements politiques au sein de l’Iran et du Venezuela restent plus qu’incertains. On peut cependant présumer que les États-Unis n’accepteront pas le maintien de régimes qui leur seraient hostiles.

La production pétrolière vénézuélienne a besoin d’investissements massifs et la production iranienne ne sortira probablement pas indemne de la guerre actuelle.

On peut donc s’attendre à ce que la production dans ces deux pays ne reprenne pleinement que dans quelques années, mais le potentiel (le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde) est immense.

La Chine, de son côté, se retrouve à peu près seule avec la Russie comme grand producteur pétrolier.

Le contrôle de l’énergie étant la clé de la croissance économique et donc de l’influence géopolitique, Trump et les États-Unis ont tout intérêt à créer et maintenir ce bloc de producteurs de pétrole pour préserver un prix du baril à un niveau favorable et donc bénéfique pour l’économie.

Et le Canada dans tout ça?

Trump et les États-Unis redessinent le continent américain en fonction de leurs intérêts, du Groenland au Venezuela en passant par le Mexique, alors qu’on peut penser que le régime cubain est la prochaine cible.

Comme mentionné, ils sont également en cours de modeler un Moyen-Orient prospère et stable tout en préparant le prochain théâtre d’opérations que sera l’Asie-Pacifique.

De plus, les États-Unis redéfinissent en leur faveur la nature de leurs alliances avec différentes puissances régionales.

Dans un tel contexte, géographiquement isolé au nord d’un continent sous influence presque totale des États-Unis, la politique d’alliances avec des «puissances moyennes» situées aux quatre coins de la planète – que notre premier ministre semble mettre de l’avant – paraît particulièrement inapte à positionner le Canada stratégiquement.

Quelques questions s’imposent donc:

Doit-on croire que l’Inde, l’Australie ou le Japon, des pays visités par notre premier ministre depuis son discours de Davos, pourront former un contrepoids à la puissance américaine en faveur du Canada d’une manière ou d’une autre ?

Doit-on croire que ces puissances accordent plus de valeur à leur relation avec le Canada qu’avec les États-Unis?

Dans un contexte de nouvelle guerre froide, doit-on croire que le Canada pourra indéfiniment agir indépendamment vis-à-vis de la Chine commercialement?

Déplorer l’étiolement «de l’ordre mondial fondé sur des règles» alors que les grandes puissances redéfinissent activement ce même ordre sera-t-il d’une grande aide pour le Canada?

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