La guerre, «yes sir»!
ÉDITO. Pauvre Bonhomme. En septembre 2010, il apparaissait en une du magazine Maclean’s avec sa valise bourrée de dollars comme le représentant de la «most corrupt province in Canada».
Pour répliquer à cette juteuse condescendance coloniale, le magazine L’actualité avait répondu avec un Bonhomme Carnaval en colère contre ladite corruption. L’artiste André-Philippe Côté avait alors décrit la mascotte comme un «emblème positif» qui «ne peut pas être associé au mal».
Le dossier du Maclean’s ciblait la province au grand complet. La commission Charbonneau, mise en place un an après cette couverture choquante, devait viser le système généralisé de collusion entre l’industrie de la construction, la mafia et les fonctionnaires. C’est toutefois au niveau municipal — particulièrement à Montréal et à Laval — que la commission a pu mettre en lumière le truquage des appels d’offres et le financement politique illégal.
«Nous autres, on a le problème inverse: on cherche pour voir s’il y aurait quelque chose alors que d’autres se défendent», avait dit à l’époque Régis Labeaume, alors maire de Québec.
Une quinzaine d’années plus tard, c’est au tour des Affaires de mettre Bonhomme à la une, tout sourire, pour célébrer sa ville qui, depuis Labeaume jusqu’à Bruno Marchand, a le vent dans les voiles. La capitale nationale, juste assez près géographiquement du pouvoir provincial pour le critiquer, n’a rien à envier à la métropole: «Montréal est ingouvernable. […] Le concept “une île, une ville” ne s’est jamais matérialisé. À Québec, on a une ville, on avance», a confié son maire-sourire à notre journaliste Dominique Talbot. Sans raviver une rivalité stérile, force est d’admettre que les problèmes semblent moins imposants «là où le fleuve se rétrécit» et qu’une alliance municipale serait plus à propos qu’un combat entre deux villes qui luttent à différentes échelles contre les mêmes maux.
La page couverture du roman de Roch Carrier et une affiche de propagande de la Première Guerre mondiale
«Entre ces deux villes, aucun pays ne vit en paix.» C’est ce qu’on pouvait lire à la fin mars dans le Globe and Mail, qui déplorait qu’entre Lviv (Ukraine) et Lahore (Pakistan), il y avait 6000 kilomètres et guerres tous azimuts.
J’ai donc une petite intuition, outre notre dossier sur la filière défense par Emmanuel Martinez, qui m’indique pourquoi j’ai plongé dernièrement dans La guerre, yes sir!. Ce roman carnavalesque de Roch Carrier, publié en 1968, met en fiction le rejet de l’enrôlement obligatoire des Canadiens français en 1942, le «yes sir» symbolisant ironiquement le refus catégorique de mourir pour un conflit qui n’est pas le sien. À ce propos, plusieurs analystes géopolitiques, à l’instar de François Normand, s’inquiètent du nombre croissant d’interconnexions entre les conflits. Et si le Canada demeure pour l’instant à l’abri, le sentiment que la guerre gagne du terrain partout ailleurs est difficile à ignorer.
Notre nation n’a pas été habituée au service militaire obligatoire. Quand nos élus se réunissent pour promouvoir la filière défense, y songent-ils? L’argent qu’on injecte dans cette industrie — pour oublier la filière batterie, profiter des mannes fédérales ou amadouer le président américain — indique qu’on souhaite affirmer un nouveau paradigme. Tout cela, en s’estimant naïvement encore loin du champ de bataille.
L’ère du maintien de la paix est terminée. La ministre Mélanie Joly l’a dit aux Affaires en début d’année. Si le monde des affaires est all in pour la filière défense, il ne doit pas se surprendre que les conflits viennent à nous et demandent, comme pour les Ukrainiens ou les Libanais, des sacrifices si grands qu’ils pourraient nous faire perdre le sourire.
