Une nouvelle vague de protectionnisme frappe à nos portes: le Canada n’est pas prêt
Un texte de Pierre Courtemanche, stratège en développement durable et chaîne d’approvisionnement, 360platform
LES IDÉES DES AFFAIRES. Selon l’Organisation internationale du Travail, plus de 28 millions de personnes sont aujourd’hui en situation de travail forcé dans le monde.
Mais ce chiffre n’explique pas ce qui est en train de se jouer.
Car le travail forcé est désormais au cœur d’une nouvelle forme de guerre commerciale.
Un changement majeur est en cours dans le commerce international et il se déroule beaucoup plus vite que la plupart des entreprises canadiennes ne le réalisent.
D’ici quelques semaines, les États-Unis franchiront une nouvelle étape dans leur stratégie commerciale. Et cette fois, le Canada est directement dans la ligne de mire.
Une échéance immédiate
L’Office of the United States Trade Representative a lancé une série d’enquêtes visant plus de 60 économies, dont le Canada, sur la question du travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement.
Le calendrier est déjà fixé:
15 avril 2026: date limite pour les commentaires écrits
28 avril 2026: audiences publiques
Ces échéances sont imminentes. Et elles marquent le début d’un processus pouvant mener à des mesures commerciales concrètes.
Le signal est clair: les États-Unis ne cherchent plus seulement à réguler leur marché. Ils cherchent à imposer leurs règles.
Un changement de paradigme
Depuis l’entrée en vigueur en 2022 de la Uyghur Forced Labor Prevention Act, les États-Unis ont profondément transformé leur approche.
Tout produit suspect est désormais présumé issu du travail forcé, à moins de preuve contraire.
Ce renversement de la charge de la preuve a déjà entraîné:
des blocages massifs de marchandises
des retards logistiques importants
une pression accrue sur les importateurs
Mais aujourd’hui, Washington va plus loin.
L’argument n’est plus seulement moral. Il est économique.
Un pays qui ne bloque pas ces produits crée, selon les autorités américaines, une distorsion de concurrence. Il permet à des biens produits à moindre coût — parfois au détriment des droits de la personne — de circuler librement et de concurrencer des produits conformes.
La durabilité devient ainsi un enjeu de compétitivité.
Le problème du « marché secondaire »
Lorsqu’un pays impose des règles strictes, les flux commerciaux ne disparaissent pas. Ils se déplacent.
Les produits refusés à la frontière américaine peuvent être redirigés vers des marchés plus permissifs. Ces marchés deviennent des « marchés secondaires », où des biens à risque continuent de circuler.
Dans cette logique, un pays qui n’impose pas d’interdiction stricte peut être perçu comme facilitant indirectement ces flux.
C’est précisément le risque auquel le Canada est aujourd’hui exposé.
Un cas concret — et plausible
Prenons un exemple. Une entreprise canadienne assemble un composant électronique destiné à l’industrie de la défense. Le produit final est fabriqué au Canada, conforme aux normes locales, et prêt à être exporté vers les États-Unis.
Mais l’un des sous-composants — par exemple un semi-conducteur — provient indirectement du Xinjiang, en Chine, une région explicitement ciblée par les autorités américaines en matière de travail forcé.
le fournisseur direct est situé en Europe
l’entreprise canadienne n’a aucune relation directe avec le Xinjiang
le produit final est assemblé au Canada
cela ne change rien à l’analyse américaine.
En vertu de la Uyghur Forced Labor Prevention Act, le produit peut être bloqué à la frontière tant que l’importateur ne peut pas démontrer l’absence de travail forcé.
Dans les faits, cela signifie:
coûts supplémentaires
perte potentielle de contrats
atteinte à la réputation
Et dans certains cas, l’impossibilité pure et simple d’entrer sur le marché américain.
Un cadre canadien encore insuffisant
Le Canada s’est doté en 2023 d’une loi visant à accroître la transparence sur le travail forcé dans les chaînes d’approvisionnement. Mais cette approche repose principalement sur la divulgation.
Contrairement aux États-Unis, il n’existe pas de mécanisme robuste permettant de bloquer systématiquement les importations suspectes à la frontière.
Cette différence est loin d’être anodine.
Dans un contexte où la conformité devient une condition d’accès au marché, un écart réglementaire peut rapidement se transformer en désavantage commercial.
L’ombre du renouvellement de l’ACEUM
Cette évolution intervient à un moment particulièrement sensible : le renouvellement prochain de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique.
Les États-Unis ont déjà démontré leur volonté d’intégrer des exigences strictes en matière de travail et de chaînes d’approvisionnement dans leurs accords commerciaux.
Il est difficile d’imaginer que ces enjeux ne deviennent pas un point central des prochaines négociations.
Autrement dit : la pression actuelle n’est probablement qu’un début.
Une transformation silencieuse — mais rapide
Ce qui se joue dépasse largement la question du travail forcé.
Nous assistons à une transformation du commerce international, où:
la réglementation devient un outil de politique industrielle
la conformité devient une barrière à l’entrée
les chaînes d’approvisionnement deviennent des instruments géopolitiques
Dans ce nouveau contexte, les entreprises doivent être capables de démontrer — rapidement et de manière crédible — l’origine réelle de leurs intrants.
Le vrai risque pour les entreprises canadiennes
Le risque n’est pas seulement réglementaire. Il est opérationnel et immédiat.
Les entreprises canadiennes pourraient être confrontées à:
des blocages de marchandises à la frontière américaine
des enquêtes approfondies sur leurs chaînes d’approvisionnement
des exigences accrues de la part de leurs clients
des perturbations logistiques majeures
Mais surtout, à une perte de compétitivité face à des acteurs déjà alignés sur ces nouvelles exigences.
Le temps n’est plus à l’observation
Les signaux sont clairs.Les échéances sont imminentes.Les mécanismes sont déjà en place.
Ce qui se prépare n’est pas une simple évolution réglementaire. C’est une nouvelle forme de protectionnisme — fondée sur des normes sociales, mais déployée avec une logique économique.
La question n’est plus de savoir si cette transformation va s’imposer. Elle est déjà en cours.
La vraie question est: les entreprises canadiennes sont-elles prêtes à y faire face — ou vont-elles la subir?
