menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Le vrai esprit entrepreneurial: dépasser la différence

25 0
11.03.2026

EXPERTE INVITÉE. Qu’est-ce qui motive celles et ceux qui vivent avec un handicap — visible ou non — à vouloir créer, innover et bâtir à leur manière? C’est justement une des questions qu’explore le projet de recherche Adapter l’accompagnement entrepreneurial des personnes en situation de handicap, dirigée par Félix Zogning (Université de Sherbrooke), à laquelle je collabore.

9 groupes de discussion ont été menés entre juillet et septembre 2025 avec 41 participants au total ayant une diversité de handicaps et profils.

Les premiers résultats ont été dévoilés lors du lancement de la saison 2 de Capable, entreprendre sans limites, le 15 octobre dernier, au Centre d’entrepreneuriat Alphonse-Desjardins Shawinigan. 

Ce dont j’ai envie de vous faire part aujourd’hui, ce sont les trois grandes motivations qui poussent les personnes en situation de handicap à se lancer:

– le besoin d’autonomie,

– le désir d’innover en transformant un obstacle en occasion

– et l’envie d’avoir un effet positif sur le monde.

Trois moteurs universels, mais qui s’expriment autrement quand le quotidien demande un peu plus d’adaptation.

Pour illustrer ces résultats, j’ai choisi de vous parler d’Alain Gaudet, qui n’est pas entrepreneur au sens classique, mais qui incarne à merveille l’esprit entrepreneurial. Et vous allez vite comprendre pourquoi.

Retrouver de l’autonomie et du contrôle sur sa vie

Pour beaucoup de personnes vivant avec un handicap, entreprendre (au sens large) représente une façon de reprendre le contrôle sur leur quotidien. La recherche le montre bien: plusieurs choisissent de créer leur propre emploi ou projet pour adapter leur rythme de vie à leurs besoins réels, à leur énergie, à leur santé.

Alain Gaudet, lui, a fait de l’autonomie son moteur de vie. Il est atteint d’amyotrophie spinale de type 3, une forme de dystrophie musculaire qui paralyse son corps à 95%. Très tôt, il a compris qu’il devait se «prendre en main». Ses parents se sont battus pour qu’il soit intégré à l’école de son village, et, dès l’adolescence, il a appris à trouver des solutions pour vivre comme tout le monde: «J’avais une soif de vivre, de trouver des solutions et d’avancer comme tout le monde.» Cette soif d’autonomie s’est poursuivie à l’âge adulte. Grâce aux technologies connectées, il gère aujourd’hui son environnement, ses employés, qu’il appelle ses petits anges, ses communications et son marketing. Chaque innovation technique est pour lui une victoire sur la dépendance. «Je me considère comme riche en potentiel, et je suis fier de le partager.»

Transformer un obstacle en opportunité

La recherche souligne qu’une autre grande motivation des entrepreneurs en situation de handicap, c’est l’innovation née de la contrainte. Autrement dit, la capacité de créer, d’adapter et d’imaginer autrement quand les solutions existantes ne sont pas suffisantes. C’est exactement ce qu’incarne Alain Gaudet. Il a toujours refusé de se limiter à ce qui était prévu pour lui. Au fil des années, il a transformé son environnement en véritable laboratoire d’innovation personnelle: technologies vocales, systèmes automatisés, chaque défi devient une occasion d’inventer. «Je cherche toujours une solution. S’il n’y en a pas, on va en créer une.» Ce réflexe d’innovation, typique des entrepreneurs, est aussi un état d’esprit: ne pas subir, mais agir. Et si Alain n’a pas d’entreprise traditionnelle, il a bel et bien une mentalité d’entrepreneur: celle qui voit des possibilités là où d’autres voient des limites.

Créer des retombées positives et inspirer les autres

Enfin, la recherche identifie une troisième motivation: le désir de contribuer, d’avoir une incidence réelle (je dirais même sociale) dans sa communauté. Pour beaucoup de personnes en situation de handicap, entreprendre, c’est aussi redonner: partager un vécu, inspirer, faire tomber les préjugés. C’est exactement ce que fait Alain Gaudet. Il donne parfois des conférences et, chaque jour, sur les réseaux sociaux, il partage des publications souvent teintées d’humour qui montrent son quotidien sans filtre: les défis, les réussites, les absurdités aussi. Il sensibilise sans moraliser, inspire sans se présenter comme un modèle. «Il faut trouver la force qu’on a et miser dessus. Il faut être patient, persévérant et croire en soi», dit-il. Alain accompagne aussi, à sa façon, d’autres personnes vivant des défis similaires et rappelle qu’on peut changer les mentalités sans grands discours: en vivant pleinement, simplement, et en restant visible.

Une autre façon de voir l’entrepreneuriat

L’étude de Félix Zogning le confirme: pour une personne en situation de handicap, l’entrepreneuriat n’est pas seulement un choix professionnel. C’est souvent une réponse humaine à un système encore peu adapté, une manière de se réapproprier son pouvoir d’agir et de créer de la valeur autrement.

Le parcours d’Alain Gaudet le montre bien: entreprendre, ce n’est pas toujours fonder une entreprise.

C’est parfois entreprendre sa vie, créer du mouvement autour de soi, faire évoluer les perceptions.

Et au fond, n’est-ce pas là l’essence même de l’entrepreneuriat?

En plus de faire part de la recherche Adapter l’accompagnement entrepreneurial des personnes en situation de handicap, dirigée par Félix Zogning (Université de Sherbrooke), ce texte est inspiré d’un échange avec Alain Gaudet enregistré dans le cadre de la saison 2 du balado Capable, entreprendre sans limites. À écouter ici en langue des signes québécoise.

N’hésitez pas à me contacter sur LinkedIn pour partager vos expériences.


© Les Affaires