Placer son argent sans subir la tempête: et si Warren Buffett avait raison?
EXPERT INVITÉ. Lorsque les marchés deviennent aussi instables, une question revient systématiquement: où placer son argent sans subir la tempête? Pourtant, un investisseur semble avoir anticipé une partie de ce régime de marché: Warren Buffett. Et à mesure que l’incertitude s’installe — entre choc énergétique, tensions géopolitiques et politique monétaire plus restrictive — sa prudence prend une résonance toute particulière. S’il n’est plus officiellement à la tête de Berkshire Hathaway, son ombre plane toujours et son successeur a «gardé la même recette». Synthèse et analyse.
Comment naviguer dans la volatilité des marchés?
Warren Buffett continue de faire l’objet de critiques concernant l’ampleur exceptionnelle de la trésorerie de Berkshire Hathaway. Si Gabel Abel a repris le flambeau de l’entreprise il y a peu, force est de constater qu’il est difficile de se «débarrasser aisément» de l’Oracle d’Omaha qui présentait d’ailleurs mardi ses perspectives sur CNBC…
Mais dans le contexte actuel — marqué par la guerre en Iran, la flambée du pétrole et une volatilité accrue —, cette prudence apparaît aujourd’hui moins comme une faiblesse que comme une stratégie.
Warren Buffett rappelle régulièrement que la majorité des actifs du groupe reste investie en actions, principalement américaines, tout en assumant une approche extrêmement sélective.
L’absence de grandes acquisitions ne traduit pas un manque d’opportunités, mais plutôt un refus de payer des valorisations jugées trop élevées dans un environnement incertain.
Et dans un marché où les actifs réagissent davantage aux gros titres qu’aux fondamentaux, cette discipline devient un avantage compétitif évident.
En résumé, ce qui était perçu comme de l’attentisme en 2024 ressemble de plus en plus à une forme d’anticipation du nouveau régime de marché.
Que détient Berkshire Hathaway?
Selon les documents annuels (10-K 2025), à la fin de l’année 2025, Berkshire Hathaway détenait:
Bons du Trésor. Berkshire Hathaway détenait 321,4 milliards de dollars américains (G$US) en bons du Trésor américains à court terme (maturité entre 3 et 12 mois), contre 286,5G$US fin 2024. La hausse se poursuit donc, mais à un rythme plus modéré, confirmant une stratégie toujours orientée vers les actifs sans risque.
Trésorerie et équivalents de trésorerie. La trésorerie consolidée du groupe s’élève à 47,7G$US, contre 44,3G$US un an plus tôt. Elle inclut notamment 17,6G$US de bons du Trésor à très court terme (moins de trois mois), confirmant un niveau de liquidité toujours extrêmement élevé.
Total cash + bons du Trésor. En additionnant ces éléments, Berkshire détient désormais environ 369,1G$US de liquidités et bons du Trésor à la fin 2025, contre 334,9G$US fin 2024 — soit une nouvelle progression de plus de 34G$US en un an, et un niveau record historique.
Actions cotées. À l’inverse, la valeur des actions cotées remonte à 297,8G$US, contre 271,6G$US fin 2024. Cela suggère un léger retour sur les marchés actions, tout en maintenant une allocation globalement prudente dominée par les actifs liquides.
Avec près de 370G$US investis en bons du Trésor et en espèces, Berkshire Hathaway confirme une conviction forte: dans un environnement incertain, la liquidité redevient un actif à part entière.
À des rendements entre 3,5% et 4%, cette masse de capitaux génère désormais plusieurs milliards de dollars américains de revenus d’intérêts par trimestre, sans exposition directe au risque de marché.
Autrement dit, ce qui était historiquement considéré comme une position d’attente devient aujourd’hui une source de performance à part entière.
Cette stratégie prend tout son sens dans un contexte marqué par la remontée des taux, les tensions géopolitiques et l’incertitude sur la trajectoire de l’inflation.
Warren Buffett envoie un signal clair: lorsque le couple rendement/risque des actifs financiers devient moins lisible, la priorité n’est plus de maximiser le rendement… Mais de préserver la flexibilité.
Le maintien d’un tel niveau de liquidité traduit aussi une réalité souvent sous-estimée: les opportunités existent, mais elles ne sont pas encore suffisamment attractives à grande échelle.
En attendant, Berkshire encaisse, observe et conserve une capacité d’intervention unique lorsque les conditions de marché deviendront plus favorables.
Dans un monde redevenu instable, la liquidité n’est plus une faiblesse… C’est une option stratégique.
Combien rapporte la liquidité?
La question est simple… Mais la réponse est beaucoup plus puissante qu’il n’y paraît.
Aujourd’hui, le rendement des bons du Trésor n’est plus proche de 4%, mais plutôt autour de 3,65%, ce qui reste historiquement élevé pour un actif sans risque. Avec près de 370G$US investis en liquidités et en T-Bills, Berkshire Hathaway génère ainsi des revenus d’intérêts colossaux.
Sur l’année 2025, les estimations convergent vers environ 20G$US de revenus, avec des publications trimestrielles oscillant entre 5,6 et 6G$US.
Même avec un rendement théorique plus proche de 3,5% à 4%, un calcul simple montre qu’un tel niveau d’encours permet déjà de générer au minimum près de 15G$US par an.
En pratique, grâce au renouvellement constant des positions et à la gestion active des maturités, le chiffre réel se rapproche davantage des 20G$US.
Ce niveau de revenus est tout simplement comparable aux bénéfices de nombreuses grandes entreprises du S&P 500, mais obtenu sans volatilité, sans risque de marché et sans dépendance aux cycles économiques.
Autrement dit, la liquidité n’est plus une simple position d’attente, elle est devenue un véritable centre de profit.
Mais ce modèle repose sur une condition essentielle: le maintien de taux élevés. Une baisse d’un point de pourcentage des taux courts pourrait en effet réduire ces revenus de près de 3G$US par an.
En réalité, Berkshire Hathaway ne fait pas que jouer la prudence… Il fait aussi un pari implicite sur la persistance d’un régime de taux durablement élevés.
Une stratégie qui paie… pour l’instant
Dans un environnement marqué par la guerre en Iran, la remontée du pétrole et le retour du risque inflationniste, la stratégie de Warren Buffett (et donc de Gabel Abel) apparaît aujourd’hui particulièrement pertinente.
Alors que les marchés actions ont connu des phases de volatilité marquées et que les obligations ont été sous pression, Berkshire Hathaway a bénéficié d’une combinaison rare: stabilité du capital et rendement élevé sans prise de risque excessive.
Cette position permet au groupe d’éviter les ajustements brutaux subis par de nombreux investisseurs exposés aux actifs risqués.
Mais au-delà de la performance immédiate, c’est surtout la capacité d’adaptation qui constitue l’avantage clé.
Avec près de 370G$US disponibles, Berkshire dispose d’une puissance de feu incomparable pour saisir des opportunités en cas de correction plus profonde.
Historiquement, c’est précisément dans ces phases de déséquilibre que Warren Buffett a construit une partie de sa performance à long terme.
La question n’est donc pas de savoir pourquoi il n’investit pas aujourd’hui… Mais à quel moment il jugera que le marché offre enfin des points d’entrée suffisamment attractifs.
Dans ce contexte, la stratégie actuelle n’est pas défensive au sens passif du terme: elle est volontairement patiente, disciplinée et orientée vers l’exploitation des futures dislocations.
En réalité, Warren Buffett ne fuit pas le marché… Il attend simplement que le marché vienne à lui.
D’où vient l’expression «cash is king»?
On entend beaucoup l’expression «cash is king» (la liquidité est roi), mais on ne connaît pas vraiment son explication. Son origine n’est pas claire, mais elle a été popularisée après le krach boursier mondial de 1987 par Pehr G. Gyllenhammar, alors PDG du groupe automobile suédois Volvo.
Largement utilisée pendant la crise financière mondiale de 2007-2008 et la grande récession qui a suivi, l’expression a également été souvent utilisée pour décrire les entreprises qui pouvaient éviter l’émission d’actions ou la faillite.
Dans le monde des investissements, les investisseurs qui privilégient la formule «le cash est roi» peuvent opter pour l’achat de titres de créance à court terme ou de certificats de dépôt (CD) plutôt que pour l’achat de titres à un prix considéré comme trop élevé.
Les liquidités, les équivalents de liquidités et certains titres de créance à court terme perdent de leur pouvoir d’achat au fil du temps s’ils n’offrent pas un rendement qui suit le taux d’inflation. Les détenteurs de liquidités en tant qu’investissement à long terme peuvent ainsi obtenir un rendement négatif au fil du temps.
Par exemple, un dollar aujourd’hui vaut plus qu’un dollar demain, en raison de la valeur temporelle de l’argent.
Pourquoi Warren Buffett aime la liquidité?
«Nous aimerions bien dépenser la liquidité, mais nous ne le ferons pas à moins de penser que nous faisons quelque chose qui présente très peu de risques et qui peut nous rapporter beaucoup d’argent», a affirmé Warren Buffett durant la conférence de presse qui a suivi la publication des résultats de son entreprise avant qu’il la quitte.
«Nous n’agissons que sur les terrains qui nous plaisent», a-t-il ajouté. Et pour l’instant, ils n’aiment rien d’autre que les bons du Trésor.
«À mesure que le monde devient plus sophistiqué, plus compliqué et plus imbriqué, les risques de dérapage sont de plus en plus nombreux, et la société veut être en mesure d’agir lorsque cela se produit. Attendre une forte baisse du prix des actions pour utiliser ces liquidités à des niveaux de prix raisonnables?»
Psychologiquement, on se dit que les actions et les obligations sont plus risquées que les liquidités, c’est pourquoi elles devraient avoir un rendement attendu plus élevé. C’est vrai, mais pas dans toutes les parties du cycle économique.
Comme on l’a constaté dernièrement, les liquidités peuvent rapporter de l’argent. Se pose alors la question de savoir si cela est «viable» à moyen/long terme.
Le meilleur moyen de le savoir est de rajouter «une part de liquidité» dans un portefeuille classique et historique 60/40 (60% actions et 40% obligations). Par exemple en créant un 60/30/10 (60% actions, 30% obligations et 10% liquidités).
Au cours des dix dernières années, les rendements du portefeuille plus riche en liquidités ont été meilleurs que ceux du portefeuille 60/40. C’est logique si l’on considère que nous avons vécu l’un des pires marchés baissiers (bear market) obligataire de l’histoire.
Les obligations ont eu de meilleurs rendements au cours des 20, 30 et 40 dernières années, mais les rendements annuels d’un portefeuille 60/40 ne sont pas nettement supérieurs à ceux d’un portefeuille 60/30/10 sur le long terme.
Cependant, rappelez-vous toujours que la meilleure répartition est celle qui correspond à votre profil de risque, à votre horizon temporel et à votre tempérament.
La crise actuelle — entre choc énergétique, tensions géopolitiques et incertitude monétaire — remet au centre du jeu un actif longtemps négligé: la liquidité. Ce que le marché redécouvre aujourd’hui, c’est que le cash n’est pas seulement une protection… Mais une option sur le futur. Plus la volatilité s’installe, plus la valeur de cette option augmente. Dans ce nouveau régime, la capacité à attendre devient presque aussi importante que la capacité à investir. Et si Warren Buffett et son successeur n’avaient pas simplement été prudents… Mais en avance sur le cycle?
