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Parlons (vraiment) d’énergie face à la plus grande perturbation d’offre de l’histoire

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08.04.2026

EXPERT INVITÉ. Soyons honnêtes: dans un contexte de guerre au Moyen-Orient, il devient impossible de parler des marchés sans revenir à l’énergie. Entre choc d’offre historique, tensions géopolitiques et recomposition des flux mondiaux, le secteur énergétique est aujourd’hui le véritable cœur du système. Nous vous proposons donc d’éclaircir la situation en nous concentrant sur ce qui compte réellement : l’équilibre entre offre, demande et sécurité énergétique. Synthèse et analyse.

La guerre au Moyen-Orient a quasiment paralysé les flux circulant par le détroit d’Ormuz, faisant chuter les volumes de près de 20 millions de barils par jour à un niveau marginal.

Les capacités de contournement restent limitées, tandis que les stocks locaux se remplissent rapidement, forçant les pays producteurs à réduire massivement leur production.

L’offre mondiale a ainsi chuté de près de 8 millions de barils par jour en mars, un ajustement d’une ampleur rarement observée en temps de paix.

Dans le même temps, les marchés pétroliers raffinés sont également touchés, avec plus de 3 millions de barils par jour de capacités de raffinage déjà à l’arrêt.

La demande mondiale, loin de s’effondrer, ralentit, mais reste résiliente, avec une croissance désormais estimée à 640 000 barils par jour en 2026, en baisse toutefois par rapport aux projections précédentes.

Les prix ont fortement réagi, le Brent ayant frôlé les 120 dollars américains ($US) avant de revenir autour de 110$US, illustrant une volatilité extrême.

Malgré cette situation, les stocks mondiaux restent élevés à plus de 8,2 milliards de barils, offrant un coussin temporaire.

Mais cette stabilité apparente repose sur des mesures exceptionnelles, notamment la libération coordonnée de 400 millions de barils par les pays de l’AIE.

Que faut-il en penser et où investir ?

Le monde entre en 2026 dans un régime énergétique profondément déséquilibré, dominé par les contraintes d’offre plutôt que par la demande.

Toutes les sources d’énergie sont désormais touchées par la crise, mais de manière très différenciée selon leur exposition géographique et logistique.

Le pétrole reste au centre du système, mais son approvisionnement devient incertain et politiquement dépendant.

Le gaz et les produits dérivés comme le LPG ou le naphta subissent également de fortes perturbations, notamment dans les chaînes pétrochimiques. Le charbon et les alternatives locales retrouvent temporairement un rôle de substitution dans certaines régions.

En parallèle, les flux énergétiques se redéploient à l’échelle mondiale, avec des routes commerciales bouleversées et des coûts logistiques en forte hausse.

Les investisseurs doivent désormais intégrer une nouvelle réalité: l’énergie n’est plus seulement une question de transition, mais de sécurité d’approvisionnement.

La hausse de l’énergie «propre»

Dans ce contexte de crise, la transition énergétique ne disparaît pas… Elle change de nature.

Les renouvelables continuent de croître structurellement, mais leur rôle devient complémentaire à court terme face à l’urgence énergétique.

L’électrification reste une tendance de fond, mais elle ne peut pas compenser immédiatement un choc d’offre pétrolier de cette ampleur.

Les infrastructures restent un facteur limitant, notamment en matière de stockage et de distribution d’électricité.

La crise actuelle rappelle que la transition énergétique est un processus long, dépendant de contraintes physiques et géopolitiques.

Le message est clair: les énergies propres restent l’avenir, mais les énergies traditionnelles restent indispensables dans les phases de crise.

Dans ce nouvel environnement, le nucléaire retrouve une dimension stratégique encore plus forte.

Face à un choc d’offre énergétique global, les pays recherchent des sources d’énergie stables, locales et pilotables.

La production nucléaire, indépendante des flux internationaux, devient un pilier de sécurité énergétique.

Ce retour en grâce s’inscrit dans un contexte où la souveraineté énergétique redevient une priorité absolue.

Le nucléaire offre une combinaison unique: bas carbone, stabilité de production et indépendance relative.

Pour les investisseurs, cela renforce l’intérêt pour l’ensemble de la chaîne de valeur nucléaire.

Qu’en est-il des véhicules électriques?

Même dans un contexte de crise énergétique, l’électrification des transports reste une tendance structurelle.

Cependant, la hausse des prix de l’énergie et les tensions sur les réseaux pourraient ralentir temporairement cette dynamique.

La demande d’électricité reste soutenue, notamment par les véhicules électriques et les infrastructures associées.

Mais cette demande supplémentaire intervient dans un système déjà sous pression.

Les arbitrages entre consommation, prix et disponibilité deviennent de plus en plus complexes.

L’électrification continue, mais dans un environnement beaucoup plus contraint.

Comment cela se traduit-il dans l’investissement?

Le but ici n’est pas de mettre en avant les sources d’énergie et les entreprises du secteur que nous privilégions, mais plutôt d’avoir une vision neutre du dernier rapport de l’AIE, et d’en tirer une conclusion (qui n’est pas forcément la nôtre, vous l’aurez bien compris).

Commençons par les grandes tendances qui émergent ou qui sont en train d’émerger. Le rapport révèle plusieurs mégatendances puissantes et durables parmi lesquelles:

choc d’offre historique lié au Moyen-Orient et désorganisation des flux mondiaux ;

utilisation massive des stocks stratégiques comme amortisseur temporaire ;

reconfiguration des routes énergétiques et hausse des coûts logistiques ;

ralentissement de la demande lié aux prix élevés et aux incertitudes économiques ;

retour de la sécurité énergétique comme priorité absolue des États.

Comment «construire une poche d’énergie», selon l’AIE?

À partir des tendances ci-dessus, on peut structurer une «poche d’énergie» (ou appelez cela portefeuille autour de l’énergie) autour de six secteurs clés:

pétrole et services énergétiques: volatilité élevée, mais rôle central dans l’équilibre du système ;

infrastructures énergétiques: pipelines, stockage, logistique ;

nucléaire et uranium: sécurité énergétique et production stable ;

technologies de l’électricité: réseaux et résilience des systèmes ;

renouvelables: croissance structurelle malgré des contraintes à court terme ;

matières premières énergétiques: exposition aux tensions d’offre.

Comment le «jouer» concrètement?

Enfin, il nous faut trouver les pépites dans les secteurs indiqués ci-dessus. Si nos spécialistes tiennent à disposition des listes complètes, on peut mettre en avant les éléments suivants (liste non exhaustive):

Pétrole: Exxon, Chevron, TotalEnergies

Infrastructures: Enbridge, Kinder Morgan

Nucléaire – FNB : URNM, Cameco

Réseaux: Schneider Electric, Siemens Energy

Renouvelables – FNB : ICLN, NextEra

Matières premières – FNB : XLE, COPX

La véritable clé de lecture de cette crise n’est ni le niveau des prix ni même l’ampleur du choc d’offre, mais bien sa durée.

Car plus la crise énergétique se prolonge, plus elle transforme un choc conjoncturel en régime structurel.

À court terme, les marchés peuvent absorber une hausse des prix via les stocks et des ajustements tactiques.

Mais au-delà de quelques semaines, les effets deviennent cumulatifs: inflation persistante, pression sur les marges et ralentissement économique.

Dans ce contexte, les valorisations actuelles du secteur énergétique, souvent jugées élevées, trouvent progressivement une justification fondamentale.

Autrement dit, ce qui peut sembler excessif aujourd’hui devient cohérent demain… Si la crise dure.

Les flux de capitaux suivent cette logique, avec un repositionnement progressif vers les actifs réels et les producteurs d’énergie.

Plus la visibilité sur une résolution rapide diminue, plus les investisseurs intègrent un scénario de prix durablement élevés.

C’est précisément ce basculement qui fait passer le marché d’une logique opportuniste à une logique stratégique.

En résumé, le temps devient le principal catalyseur: il valide, ou invalide, l’ensemble du repricing actuellement en cours sur l’énergie.

Le rapport de l’AIE ne décrit pas seulement un marché sous tension — il décrit un changement de régime énergétique global. Le monde bascule d’un système fluide à un système contraint, où la sécurité d’approvisionnement devient centrale. Les stocks permettent de gagner du temps, mais ils ne remplacent pas les flux. Dans ce contexte, l’énergie redevient un actif stratégique au cœur de toutes les décisions économiques. Pour les investisseurs, cela implique une lecture totalement différente du secteur. Le risque n’est plus seulement cyclique, il devient structurel. Et dans ce nouveau monde, comprendre l’énergie, c’est comprendre les marchés.


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