Le Québec est-il à l’abri de l’autoritarisme?
ANALYSE GÉOPOLITIQUE. Partout sur la planète, des gouvernements autoritaires ont le vent dans les voiles, sans parler des dictatures de droite et de gauche. Bien entendu, aucune société n’est à l’abri de l’autoritarisme. Le Québec (et le Canada) n’est donc pas immunisé, même si nous avons l’une des plus vieilles démocraties libérales dans le monde. En revanche, peut-on vraiment brandir le spectre du fascisme – même tranquille – pour tenter de comprendre le bouleversement de l’ordre mondial depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche?
Plusieurs historiens du fascisme ou de l’extrême droite (une idéologie qui rejette l’essence de la démocratie que sont la souveraineté populaire et la règle de la majorité) en doutent sur la place publique.
On peut notamment mentionner Emilio Gentile (Qu’est-ce que le fascisme?, 2004), Jean-Yves Camus (Les droites extrêmes en Europe, 2015), Marie-Anne Matard-Bonucci (Totalitarisme fasciste, 2018) ou Frédéric Le Moal (Histoire du fascisme, 2022).
Ils parlent plutôt d’une montée de l’autoritarisme, certes liberticide et antilibéral, mais qui ne supprime pas les élections – la Hongrie autoritaire du populiste national-conservateur Viktor Orban en est un bon exemple. Tout fascisme est un autoritarisme, mais tout autoritarisme n’est pas du fascisme.
Toutefois, Jonathan Durand Folco, un professeur agrégé à l’École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l’Université Saint-Paul, à Ottawa, affirme qu’on assiste bel et bien au retour du fascisme sous de nouvelles formes. Aux États-Unis, où les signes seraient frappants, mais aussi au Québec, même si les premières manifestations seraient de faible intensité pour l’instant.
C’est ce qu’il prétend dans son livre «Fascisme tranquille. Affronter la nouvelle vague autoritaire», qu’il a publié cet automne chez Écosociété.
Selon la plupart des historiens du fascisme, le fascisme est une idéologie totalitaire et collectiviste (tout dans l’État, rien que dans l’État), nationaliste, opposée à la démocratie et plutôt hostile au capitalisme et à la bourgeoisie. Le fascisme se présente notamment comme une troisième voie entre le communisme et le libéralisme.
Assurément d’extrême droite, le fascisme puise néanmoins en partie ses origines dans le socialisme (Mussolini était un ancien socialiste et Hitler a fondé le national-socialisme ou nazisme), rappellent notamment les historiens François Furet (Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, 1995) et Pierre Pilza (L’histoire de l’Italie. Des origines à nos jours, 2016).
Actuellement, au Québec, nous voyons des projets de loi avec certains éléments autoritaires. Et c’est le Barreau du Québec qui l’affirme, mais l’institution ne fait pas allusion à du fascisme.
En novembre, l’ordre professionnel des avocats qui assure la protection du public et défend la primauté du droit a dénoncé des mesures de «nature autoritaire» dans des projets de loi du gouvernement caquiste de François Legault.
«Aujourd’hui, nous avons senti la nécessité de sortir vu la multiplication des dispositions de nature autoritaire et de nature à affaiblir les mécanismes de contrepoids», a déclaré le bâtonnier du Québec, Me Marcel-Olivier Nadeau, en entrevue à Le Devoir le 13 novembre 2025.
L’automne dernier, j’ai eu un entretien en profondeur avec Jonathan Durand Folco à propos de son livre et de la montée de l’autoritarisme qu’il dénonce avec raison.
Jonathan Durand Folco (Photo: Université Saint-Paul)
Il est indéniable qu’on assiste à une montée de l’autoritarisme en Occident depuis quelques années, aux États-Unis et en partie au Québec. Mais peut-on vraiment parler de fascisme, même tranquille, surtout ici, comme vous l’évoquez dans votre livre?
La montée de l’autoritarisme est un phénomène généralisé qui s’observe partout à travers le monde depuis 20 ans. L’autoritarisme peut sévir autant à gauche qu’à droite, mais il faut remarquer que depuis les années 2000, les régimes autoritaires de gauche sont plutôt rares à l’échelle internationale (Corée du Nord, Chine, Venezuela, ou encore Cuba qui s’est légèrement libéralisé).
Mais dans la vaste majorité des cas, c’est plutôt la droite identitaire, populiste et autoritaire qui a gagné en puissance dans plusieurs pays importants. Si on regarde les États-Unis ou plusieurs pays importants en Europe, les partis qui font la promotion d’un nationalisme conservateur exacerbé, une critique de l’immigration et la remise en question de l’État de droit se sont multipliés dans la dernière décennie.
Ensuite, je crois qu’il faut noter les similarités et les différences entre les régimes du «fascisme historique», dont ceux d’Hitler et de Mussolini, et les formes contemporaines de l’extrême droite.
Pour........
