Guerre au Moyen-Orient: les scénarios sur la table et leurs effets sur le pétrole
ANALYSE GÉOPOLITIQUE. «On peut commencer la guerre quand on veut, on la termine quand on peut», a écrit Machiavel il y a 500 ans. La citation du célèbre philosophe florentin sied bien à la guerre contre l’Iran déclenchée par les États-Unis et Israël, le 28 février. Personne ne peut prédire avec certitude combien de temps durera encore ce conflit, et encore moins quels effets il aura sur le prix du pétrole, la croissance économique et les relations internationales. En revanche, on peut envisager certains scénarios (probable, possible, improbable).
Ce mercredi soir encore, le président Donald Trump a affirmé lors d’une allocution à la nation que les États-Unis sont «proches de remplir» leurs objectifs dans la guerre contre l’Iran, même si l’armée américaine continuera de bombarder le pays «extrêmement durement» pendant encore deux à trois semaines.
Certes, c’est ce que souhaite Donald Trump. Toutefois, plusieurs facteurs limitent la possibilité que les États-Unis puissent mettre un terme à cette guerre selon le calendrier de la Maison-Blanche – qui tient nécessairement compte des élections de mi-mandat, en novembre.
Que fera le gouvernement iranien? Capitulera-t-il face aux Américains? Si oui, à quelles conditions?
Que fera le gouvernement israélien? Voudra-t-il cesser de bombarder l’Iran sans avoir l’assurance que le régime des mollahs ne représente plus une menace nucléaire existentielle pour Israël?
Quel rôle joueront les autres pays du golfe Persique attaqués par l’Iran, comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis? Accepteront-ils que l’Iran exerce désormais une menace permanente sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, hypothéquant ainsi leur avenir économique?
Que fera la Chine? Peut-elle se résoudre à avoir un accès limité au pétrole du golfe Persique essentiel à sa croissance et sa sécurité stratégique si les États-Unis gagnent la guerre et que l’Iran devient plus favorable à Washington, comme le Venezuela depuis janvier?
Comment réagiront les Américains si les États-Unis battent en retraite, que l’Iran crie victoire et que le prix du pétrole demeure élevé? Éliront-ils massivement des démocrates au Congrès lors des élections de mi-mandat, cet automne, et un démocrate à la Maison-Blanche, en novembre 2028?
Le président américain, Donald Trump. (Photo: Getty Images)
Bien entendu, cette liste de questions et de sous-questions n’est pas exhaustive.
En revanche, elle témoigne du «brouillard de la guerre» – comme l’a si bien conceptualisé le théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz au début du 19e siècle – qui rend si difficile d’obtenir des informations fiables sur les positions et les intentions des belligérants dans un conflit.
C’est pourquoi, dans ces circonstances, il est plus sage de se rabattre sur les principaux scénarios envisageables sur la table pour la suite des choses au Moyen-Orient, sans oublier leurs incidences sur le prix mondial du pétrole.
1. Cessez-le-feu et nouvelle entente sur le nucléaire iranien (probable)
Effet sur le pétrole: le prix revient à terme à un niveau plus normal.
C’est un scénario probable dans la mesure où les États-Unis et l’Iran ont tous les deux beaucoup à perdre à poursuivre cette guerre.
De plus, la seule façon d’empêcher vraiment l’Iran d’avoir un jour la bombe atomique – le programme nucléaire iranien est avant tout dans la tête et l’expertise de ses ingénieurs, pas dans les sites souterrains qu’on détruit – est de négocier une nouvelle entente en contrepartie de garanties de sécurité pour ce pays et de lever à terme les sanctions économiques à son endroit.
Les Américains n’ont pas intérêt à ce que la guerre perdure en raison du maintien du prix élevé de l’essence qui pourrait faire perdre le Sénat et la Chambre des représentants aux républicains lors des élections de mi-mandat. Cette situation affaiblirait Donald Trump sur le plan politique pour le reste de son mandat.
La guerre épuise aussi les stocks d’armements des États-Unis. Ce qui limite potentiellement leur capacité de dissuader la Russie en Ukraine (et ailleurs en Europe de l’Est) ou la Chine, qui souhaite un jour annexer Taïwan ou forcer l’île à se joindre volontairement à l’État chinois.
Les Iraniens n’ont pas intérêt à ce que la guerre perdure en raison de la destruction cumulative de leurs infrastructures stratégiques, économiques et militaires – voire énergétiques, si l’on se fie aux menaces proférées par Donald Trump.
Le régime a aussi intérêt à limiter la destruction du pays, car cette situation accroît le risque que la population se révolte si les conditions sociales et économiques – déjà très difficiles avant la guerre – se dégradent encore plus.
2. Les États-Unis gagnent la guerre et rouvrent le détroit d’Ormuz (possible)
Effet sur le pétrole: le prix diminue assez rapidement.
C’est un scénario possible en raison des bombardements cumulatifs et incessants des États-Unis (et d’Israël) sur les infrastructures de l’armée iranienne. Ces frappes effritent tranquillement, mais sûrement, la capacité de l’Iran d’attaquer des pays dans le golfe Persique.
La diminution des stocks de missiles et de drones de l’Iran réduit aussi sa capacité de bloquer l’accès au détroit d’Ormuz, d’autant plus si des soldats américains occupent le pourtour de ce passage stratégique où transitent 20% de la production mondiale de pétrole.
Dans ce scénario, même si l’Iran ne demande pas un cessez-le-feu, les États-Unis peuvent rouvrir le détroit. La protection des pétroliers pourrait être assurée par la marine américaine ou celle de pays qui ont un grande intérêt à garder ce passage ouvert, comme la France, la Chine ou l’Inde.
Malgré la transition énergétique, le pétrole demeure le sang de l’économie mondiale. (Photo: AdobeStock)
3. L’Iran gagne la guerre et garde le contrôle sur le détroit d’Ormuz (possible)
Effet sur le pétrole: le prix bondit et demeure très élevé.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, malgré leur supériorité militaire, les États-Unis ont perdu la majorité des guerres dans lesquelles ils ont été impliqués, comme celle au Vietnam, où la résistance et la guérilla vietnamiennes ont vaincu la puissance américaine.
Il est donc possible que les Iraniens viennent aussi à bout de la volonté de Washington et de Tel-Aviv de poursuivre la guerre, même si le détroit d’Ormuz n’est pas encore rouvert ou ne l’est que partiellement.
Dans ce scénario, l’Iran exerce de facto le contrôle sur ce passage stratégique, car le pays peut le fermer ou le garder ouvert à sa guise. Le prix du pétrole demeure donc très élevé en raison de l’incertitude et du risque logistique pour le marché mondial de l’énergie.
4. Le conflit s’éternise et déstabilise durablement le détroit d’Ormuz (possible)
Effet sur le pétrole: le prix demeure élevé à long terme.
Il est aussi possible que la guerre s’éternise de longs mois ou des années, ni les Iraniens ni les Américains ne voulant jeter l’éponge. On n’a qu’à penser à la guerre en Afghanistan, qui a duré 20 ans. Elle s’est conclue par une victoire des talibans et le départ précipité des Américains en 2021.
Certes, le contexte et le théâtre des opérations sont très différents en Iran, à commencer par le fait que les États-Unis n’ont pas de troupes sur le sol iranien, du moins pour l’instant. Cela dit, il ne faut pas sous-estimer la résilience des pays qui défendent leur territoire et leur souveraineté.
Dans ce scénario, le prix du pétrole demeure élevé à long terme, car le détroit d’Ormuz – même s’il est rouvert ou partiellement ouvert – est situé dans une zone de combats. De plus, les Iraniens peuvent encore attaquer ponctuellement des pétroliers.
Des navires circulant dans le détroit d’Ormuz, à l’entrée du golfe Persique. (Photo: AdobeStock)
5. La guerre se mondialise avec l’implication de la Chine (improbable)
Effet sur le pétrole: le prix bondit et demeure très élevé.
Même si ce scénario est improbable, il ne faut pas écarter pour autant une implication plus active de la Chine dans ce conflit, aux côtés de l’Iran, afin de préserver son accès au pétrole du golfe Persique.
Certes, la Chine a une réserve stratégique estimée à 1,2 milliard de barils de pétrole. Cela dit, le pays peut difficilement se passer à long terme du pétrole du golfe Persique. Selon la société d’analyse Kpler, le Moyen-Orient était la source de 57% des importations directes de pétrole brut par voie maritime de la Chine en 2025.
Une implication plus active de Beijing n’implique pas nécessairement des affrontements directs entre les États-Unis et la Chine dans le golfe Persique. En revanche, on peut imaginer un scénario où les Chinois fournissent un soutien logistique et matériel à l’Iran afin de pouvoir continuer d’importer du pétrole de cette région du monde.
Dans ce scénario, les tensions politiques entre les deux principales puissances militaires de la planète créent beaucoup d’incertitude et font bondir le prix du pétrole, qui demeure très élevé pour un certain temps.
Attention au mirage géopolitique comme en 1914
Nous saurons tôt ou tard quelle direction prendra la guerre au Moyen-Orient et lequel de ces scénarios pourrait se matérialiser dans un avenir prévisible.
C’est sans parler de l’effet positif ou négatif sur le prix du baril de pétrole.
Du reste, c’est également possible que ce soit un tout autre scénario, qui serait passé complètement sous l’écran radar des analystes et des décideurs politiques.
Dans une récente analyse, le magazine Foreign Affairs rappelle, avec raison, qu’au début des années 1910, le ministre britannique des Affaires étrangères, Edward Grey, observait avant tout le monde depuis son bureau à Whitehall, dans le centre de Londres.
Il constatait alors qu’il y avait de nombreux conflits mineurs, mais rien qui ne puisse mener à une guerre entre les grandes puissances de l’époque comme la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Même «au début de 1914, le ciel international semblait plus clair qu’il ne l’avait jamais été», a-t-il écrit plus tard dans ses mémoires.
On connaît malheureusement la suite…
Quelques mois plus tard, le 28 juillet 1914, débutait la Première Guerre mondiale.
