Surcharge de travail: employeurs, cessez d’être fatalistes
EXPERTE INVITÉE. La moitié des Canadiens a dissimulé son état de santé et de fatigue à son employeur au cours de la dernière année. Ce sont 25 % des travailleurs qui disent le faire régulièrement selon le rapport sur les tendances 2026 de Global-Watch.
Ces chiffres sont cohérents avec ceux rapportés par Index santé, qui précise que 40% des travailleurs éprouveraient de la fatigue au travail.
Ces résultats traduisent non seulement une prévalence élevée de la fatigue, mais également un déficit de sécurité psychologique dans les milieux professionnels. Manifestement, nous parlons peu de ce sujet sensible et cela devra évoluer dans les prochaines années. Si ce n’est pas de gré, ce sera forcé par l’intensification de l’intelligence artificielle.
L’importance de développer notre aisance à parler de fatigue au travail
Au travail, la fatigue peut notamment émaner de la charge cognitive. Elle se reconnait à une diminution progressive de la capacité à mobiliser des ressources attentionnelles et d’exécution après un effort mental prolongé.
Notre emploi peut engendrer bien d’autres types de fatigue :
de la fatigue physique – la fatigue oculaire due aux écrans, ça compte aussi;
de la fatigue liée à la charge de travail;
de la fatigue décisionnelle;
de la fatigue de compassion.
Dans un contexte organisationnel, la fatigue se manifeste par une baisse de la qualité décisionnelle, une augmentation des erreurs et une diminution de la flexibilité mentale.
Revenons à la fatigue décisionnelle, celle engendrée par le fait de prendre des décisions continuellement. Elle est exacerbée par la surcharge informationnelle et la nécessité constante de prendre de microdécisions.
Avec l’intensification de l’IA, l’humain sera de plus en plus contraint à valider les informations de « la machine » ou à prendre des décisions.
Savez-vous quel effet ce changement aura sur la charge mentale des travailleurs ? Moi non. Je ne peux anticiper ce que vivront les employés dans trois, quatre ans ni deviner la fatigue que cette réalité générera. Je ne sais pas si nous serons en mesure de prendre continuellement des décisions rapides pendant 40 heures chaque semaine.
Ce que je sais, c’est que les changements requièrent des adaptations. J’anticipe que les entreprises et les travailleurs devront établir de nouveaux repères pour évaluer et ajuster la charge de travail.
Il n’y aura pas de meilleurs moyens que de se parler de l’état de fatigue de tout un chacun pour cibler les besoins et s’adapter, d’où l’importance de développer notre aisance à aborder ce sujet partiellement encore tabou.
La charge de travail: plus qu’une équation mathématique
En matière de charge de travail, j’entends encore des entreprises me dire : « bien c’est ça qui est ça! Qu’est-ce que tu veux que je dise, c’est le travail que nous avons à abattre. »
Hum ! NON, la charge de travail est certes tributaire de la quantité de tâches à accomplir par rapport au temps imparti, mais c’est plus que cela.
Les entreprises ont des leviers en lien avec la perception de la charge de travail. La manière dont le travail est réalisé influe sur la charge mentale. Nous pouvons tous travailler fort, mais on ne peut pas tout faire en même temps. Oui, prioriser est une clé facile, mais ce n’est pas tout.
L’Organisation mondiale de la santé mettait de l’avant déjà en 2019 les composantes sur lesquelles toutes les parties (entreprises, patrons, employés, collègues) peuvent agir :
Le contrôle offert à l’employé;
La présence de reconnaissance et de valorisation;
Du support des pairs et du gestionnaire;
Un environnement de travail équitable;
De la cohérence avec les valeurs, les messages et les décisions de l’entreprise.
Attardons-nous à la notion de contrôle. Une fois qu’un gestionnaire a réduit le travail à la source, donner le contrôle à l’employé fait une véritable différence : le choix des fournisseurs, la sélection des matériaux ou des outils, l’organisation du travail, la planification de l’horaire, etc.
Le simple fait d’accorder sa confiance et redonner du contrôle permet à l’employé d’optimiser sa performance.
Pourquoi sommes-nous si fatigués au travail
La fatigue au travail est complexe ; il n’y a pas seulement les types de fatigue, mais aussi les raisons pour lesquelles nous sommes fatigués.
Savez-vous que nous pouvons être fatigués de ne rien faire ? Et oui, si la surcharge de travail engendre de la fatigue, l’absence de défi aussi exaspère et mine l’énergie. Il y a aussi la notion d’avoir la bonne quantité de travail à réaliser, mais pas les bonnes tâches pour nous. La nature des responsabilités qui nous sont confiées draine notre énergie lorsqu’elles ne nous conviennent pas.
C’est très triste qu’un travailleur canadien sur deux ne se sente pas à l’aise de parler de sa santé et de sa fatigue au travail ! Je crois sincèrement que l’intégration de l’AI agentive enrichira nos métiers respectifs en retranchant les tâches répétitives et sans valeur ajoutée, celles-là mêmes qui nous permettent de souffler dans une journée. La notion de fatigue évoluera et nous n’aurons d’autres choix que d’en parler pour s’ajuster.
