La binarité est de retour
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Au Sénégal comme dans plus de 60 autres pays dans le monde, les relations intimes consentantes entre personnes de même sexe sont criminalisées. Début février, 12 personnes, dont des célébrités, ont été arrêtées à Dakar pour «des actes contre nature». Elles risquent jusqu’à 5 ans d’emprisonnement et une amende qui peut représenter plus de huit fois le revenu médian. Ces arrestations spectaculaires s’inscrivent dans un contexte religieux conservateur et un climat politique marqué par le souverainisme culturel. La «promotion de l’homosexualité» (comprendre: la défense de droits humains garantis par les instances internationales pour les personnes LGBTQIA+) y est perçue comme une forme d’activisme occidental, une espèce de menace civilisationnelle, contre lesquelles la mobilisation de valeurs islamiques et patriotiques serait urgente.
Pendant ce temps, l’Occident, lui aussi, se sent menacé dans ses valeurs religieuses et patriotiques par la visibilisation des personnes LGBTQIA+ (que personne n’a encore songé à mettre sur le dos de la supposée islamisation rampante de nos sociétés – mais il ne faut préjuger d’aucune limite dans la capacité humaine à se construire des ennemis). Depuis un an aux Etats-Unis, la multiplication de décisions politiques locales et fédérales a eu pour effet de restreindre très concrètement les droits des personnes LGBTQIA+ en matière d’accès aux soins, de reconnaissance dans le cadre scolaire ou même d’expression dans l’espace public. En Hongrie, une loi adoptée en 2025 interdit les marches de fierté en les assimilant à une menace pour la moralité de la jeunesse. Au Royaume-Uni, des décisions récentes ont restreint la définition juridique du genre, limitant de facto les droits des personnes trans. Toutes ces détériorations s’inscrivent dans la montée en puissance de coalitions conservatrices, où nationalistes et fondamentalistes religieux ont fait vœu de lutter contre «l’idéologie de genre».
Dans cette perspective, la visite au Kunstmuseum de Bâle d’une exposition intitulée «The First Homosexuals. La naissance de nouvelles identités 1869-1939» et la lecture de son catalogue très érudit réjouiront celles et ceux que la complexité des questions de genre n’effraie pas. A Genève, le programme du FIFDH aura aussi de quoi nourrir la pensée dans ce domaine. A l’heure où les binarités homme/femme, hétéro/homo, nature/contre-nature sont à nouveau brandies comme remparts politiques, on rêverait que ces réflexions à travers l’art atteignent aussi les franges de la population les moins informées sur ce sujet. Mais dans une atmosphère politique travaillée par la peur, la simplification et la radicalisation, les regards nuancés peinent à trouver leur place. C’est peut-être là le paradoxe le plus regrettable de notre époque: plus notre compréhension des identités s’élargit, s’assouplit et s’affine, plus les discours politiques se raidissent.
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