Nos enfants ne sont pas des monstres, mais ils en créent
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Cabinet de curiosités
Expert de Rabelais et des cervelas-moutarde, notre chroniqueur nous plonge dans les plis de l'histoire culturelle.
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Pour faire très court, il existe deux types de monstres: celui qui se caractérise par l’excès (le géant par exemple, pensez à King Kong) et celui qui se caractérise par le désordre – c’est le cas des hybrides, comme le centaure, qui mélange un peu d’humain et un peu d’équin.
Ces bestioles-là peuvent être remarquablement complexes. Prenez la manticore, un objet de l’imaginaire perse, introduit en Occident par le biais de Ctésias de Cnide, Aristote, puis Pline l’Ancien: elle entremêle allégrement une tête d’homme (par ailleurs dotée de trois rangées de dents), un corps de lion et une queue de scorpion. Chimère n’était pas en reste – «elle avait la tête d’un lion, la queue d’un dragon, le corps d’une chèvre sauvage, et elle vomissait avec bruit des flammes dévorantes», selon Homère. Une dernière? Voici la leucocrote, et la description qu’en donnait Foucher de Chartres dans son récit de la première croisade (1096-1099): «[…] elle a la grandeur d’un âne sauvage, les fesses d’un cerf, le poitrail et les jambes d’un lion, la tête d’un chameau, des ongles fourchus, une gueule fendue jusqu’aux oreilles, et à la place de dents un os non interrompu […]» (dentium locis osse perpetuo).
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Un syncrétisme très contemporain
Si vous êtes parents d’enfants qui aujourd’hui ont une quinzaine d’années ou moins, vous avez certainement fait face à l’émergence récente d’un nouveau pan de la genèse tératologique: le méta-monstre. Je veux parler ici de cette étrangeté née il y a peu dans la culture pop et qu’on retrouve sous plusieurs formes, principalement sous celle d’énormes baudruches qui encombrent les chambres des petits: un cheval muni d’ailes et d’une corne sur le front. Qu’a-t-on ici? Non pas seulement un monstre qui résulterait de la fusion de différents animaux, mais un prodige qui résulte de l’assemblage de deux monstres préalablement attestés: la licorne et Pégase – c’est d’ailleurs en vertu de cette mémoire culturelle que les anglophones désignent cette nouveauté par le nom de pegicorn.
Certes, de rares historiens de l’art ont voulu voir quelques licornes ailées dans des bas-reliefs assyriens, mais leurs conclusions ne sont guère partagées par la communauté des chercheurs. Avec le pegicorn, on a plutôt affaire à une forme de syncrétisme très contemporain, dont il faudrait encore détailler le métabolisme. Et qui nous permettra peut-être d’ajouter des ailes et une corne à King Kong.
Le Temps publie des chroniques, rédigées par des membres de la rédaction ou des personnes extérieures, ainsi que des opinions et tribunes, proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Ces textes reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du média.
