Tolérés, pas accueillis: ce que les survivants de la Shoah ont vu en Suisse
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Ce 8 mai marque le 81e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, une date ignorée des commémorations fédérales. Pourtant, plusieurs des survivants dont j’étudie les témoignages se trouvaient à Genève ce jour-là, ou y sont arrivés peu après. Leurs récits sont conservés à la Fortunoff Video Archive de l’Université Yale, aux Etats-Unis, des voix qui ont quitté la Suisse mais dont l’expérience s’est faite ici, dans cette ville. Leurs mots ne ressemblent ni à une condamnation de la Suisse ni à sa réhabilitation: ils disent quelque chose de plus précis et plus difficile à tenir. Alors que la Suisse débat de la forme de son premier mémorial national, à la fois lieu de mémoire pour les victimes et lieu d’interrogation sur les choix suisses, ces témoignages peu connus dans le monde francophone méritent d’autant plus d’être écoutés.
L’un commence par un télégramme. Celui reçu au printemps 1945, en Pologne, par Abraham K., arrivé de Genève, rédigé en français, et qui tenait en cinq mots: «Femme vivante, a un enfant». Abraham K. avait survécu à trois camps, son fils de 3 ans avait été tué dans le ghetto de Cracovie et il croyait sa femme morte. Le télégramme lui apprenait qu’elle vivait et qu’il avait une fille, née le 13 avril, qu’il n’avait jamais vue. Son témoignage plus tard dit sa réaction: «Malade, complètement saoul pendant une semaine.» C’est Genève qui lui avait rendu sa famille.
Pour la rejoindre, il lui fallut quinze mois et un passeport de réfugié. A la frontière suisse, son visa avait expiré; il fut refoulé et un délégué dut intervenir. Enfin, il arriva à Lausanne en août 1946. Sa fille, qui n’avait pas........
