Pierre Vermeren : « En reprenant quelques OQTF, l’Algérie prépare l’élection présidentielle française »
La reprise laborieuse par l’Algérie de ses ressortissants en situation irrégulière visés par une obligation de quitter le territoire français (OQTF) marque-t-elle enfin le dégel des relations avec la France ? Au-delà de cet apparent signe de bonne volonté, les rapports entre Paris et Alger restent crispés, et la perspective d’un apaisement durable paraît bien lointaine.
Dans un livre limpide* et engagé, Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-1-Panthéon-Sorbonne et spécialiste du Maghreb, remonte à la source de ces tensions. L’auteur pointe l’asymétrie entre une Algérie qui a tout intérêt à maintenir le statu quo et une France qui gagnerait à normaliser ses rapports avec son ancienne colonie. Entretien.
Le Point : Vous évoquez, dans votre livre, une « relation pathologique » entre la France et l’Algérie. Qu’entendez-vous par là ?
Pierre Vermeren : La relation franco-algérienne est unique. À l’époque contemporaine, l’Amérique latine mise à part, jamais un pays n’a été à ce point transformé par la colonisation que l’Algérie, ce qui a provoqué des répercussions à la mesure de cette transformation. La responsabilité est partagée. Il y a une imbrication entre la contrition, la culpabilité extrême côté français à l’égard d’un pays que nous estimons avoir maltraité, en dépit des efforts immenses consentis, notamment depuis l’indépendance (1962), et le jeu de l’Algérie, qui exploite nos faiblesses.
Notre classe politique, qui ignore totalement l’histoire de ce pays et sa réalité contemporaine, lui donne des prises. On l’a encore vu avec la déclaration stupéfiante du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, le 12 mars, à la mosquée de Paris (« Je ne suis pas celui qui ira expliquer à des enfants qu’en portant le voile, elles menacent le vivre-ensemble républicain ») : il est prêt à sacrifier le sort des petites filles musulmanes en France sur l’autel de la culpabilité et, accessoirement, d’une improbable réconciliation.
En réalité, ce n’est pas seulement notre relation qui est dégradée, mais nos deux pays. L’Algérie vit sur une rente mémorielle qu’elle reçoit en dot, et la France n’arrive pas à sortir d’un trou noir psychanalytique.
À quand l’hostilité actuelle de l’Algérie envers la France remonte-t-elle ?
Depuis les deux principaux échecs du régime, l’impasse du développement industriel – révélé entre 1986 et 1992 – et la longue guerre civile des années 1990, qui a pris fin vers 2002, la France est devenue le bouc émissaire d’Alger, et la clé explicative de ses échecs. Lors de ce dernier conflit, la France soutient le régime dans sa lutte contre les islamistes : assistance technique, coordination du renseignement, accueil de réfugiés et d’immigrés algériens.
Mais à la fin de la guerre, la relation se transforme. L’évolution d’Abdelaziz Bouteflika est frappante : il est successivement l’acteur de la réconciliation avec la France après la guerre d’Algérie (1954-1962) et celui de sa criminalisation après la guerre civile algérienne.
En tant que ministre des Affaires étrangères (1963), il est très francophile. Il change d’attitude à son accession à la présidence de la République (1999), jusqu’à son AVC, en 2013. Il radicalise progressivement son discours antifrançais. Le 16 avril 2006, il........
