Jacob Mchangama : « La censure est une pensée magique politique »
On a pour habitude de se raconter que la censure, ça se passe toujours chez les autres. Les tyrans moustachus, les régimes verrouillés, les polices politiques ; en résumé, tout ce que les démocraties libérales se flattent d’avoir relégué dans les poubelles de l’Histoire.
Sauf qu’au nom de la lutte contre la haine, la désinformation, l’extrémisme ou même la crise de la démocratie, voilà que l’Europe encadre, régule, surveille et punit toujours davantage la parole publique. Avec les meilleures intentions du monde, évidemment, et c’est précisément le problème.
Pour Jacob Mchangama, la censure démocratique est d’autant plus redoutable qu’elle se pense vertueuse. Dans la suite de notre entretien (après la première partie, « Ne cherchons plus à faire taire nos adversaires ! »), le juriste danois et grand historien de la liberté d’expression démonte cette « pensée magique politique » qui croit sauver la démocratie en restreignant en réalité ce qui la rend précisément possible : le conflit, le désaccord et la libre parole.
Le Point : Votre livre The Future of Free Speech donne parfois l’impression que les régimes autoritaires censurent parce qu’ils savent ce qu’ils font, tandis que les démocraties censurent parce qu’elles refusent d’admettre ce qu’elles font. Est-ce trop sévère ?
Jacob Mchangama : Oui, c’est un peu sarcastique, mais je vais pourtant aller dans votre sens. Beaucoup de démocrates libéraux parfaitement raisonnables restreignent la liberté d’expression avec les meilleures intentions du monde. Ils n’ont pas de plan machiavélique. Le législateur allemand qui a voté la NetzDG, le député français qui a voté la loi Avia, le fonctionnaire bruxellois qui rédige le Digital Services Act (DSA) : beaucoup croient sincèrement protéger la démocratie d’un effondrement à la Weimar, à l’heure de la polarisation, du populisme et de l’ingérence étrangère. Mais cette sincérité est précisément le danger. Orban savait qu’il réduisait ses critiques au silence. Moraes, au Brésil, comprend au moins qu’il contourne les procédures. À Berlin ou à Paris, en revanche, quand la police mène des perquisitions à l’aube pour un mème, ou quand on propose de pénaliser le soutien « implicite » au terrorisme, les responsables semblent sincèrement stupéfaits que l’on puisse, à l’étranger, y voir une mesure autoritaire.
Avec Jeff Kosseff, nous montrons comment les régimes autoritaires s’appuient de plus en plus sur les lois et réglementations européennes pour justifier leurs propres répressions. Les autocrates n’ont même plus besoin d’écrire le mode d’emploi : les démocraties s’en chargent pour eux. Le dictateur qui sait qu’il ment est, d’une étrange manière, moins dangereux pour l’avenir de la liberté d’expression comme valeur fondamentale que le ministre sincèrement persuadé que la censure relève des Lumières – même si, dans les faits, les actes du dictateur sont infiniment plus brutaux.
Le problème contemporain n’est-il pas moins l’excès de parole que l’effondrement de notre capacité à supporter l’existence de désaccords profonds ?
Je pense que vous........
