François Zimeray : « Le droit est là pour nous protéger de nous-mêmes »
Ah les grands principes, comme nous les adorons ! Mais à condition qu’ils ne gênent personne. La présomption d’innocence, les droits de la défense, le procès équitable sont autant de ces nobles accessoires démocratiques dont on se gorge volontiers en théorie, sauf que leur intérêt réel commence précisément le jour où ils nous obligent à défendre quelqu’un que nous détestons, à retenir notre jugement, à frustrer notre désir de punir.
Un point de départ pour François Zimeray. Avocat, ancien ambassadeur de France pour les droits de l’homme, ancien représentant devant la Cour pénale internationale, il publie Un innocent en prison, court texte écrit après une phrase entendue chez une étudiante de 23 ans : « Dans certains cas, je préférerais un innocent en prison. » Aucune plaisanterie, pas un souffle de provocation, elle venait, à ses yeux, de résumer une époque.
Un temps où plaignants et victimes se fondent sous une même auréole de sacralité, où une accusation vaut condamnation, où la faute est imprescriptible et le pardon obscène. Où l’individu, en somme, pèse peu face à la meute, avec une justice qui ne cesse de rejoindre la satisfaction de voir souffrir celui qu’on a désigné comme coupable. Zimeray y voit le retour d’un vieux réflexe humain que des siècles de droit avaient tenté de contenir : la vengeance maquillée en vertu.
Une inquiétude qui dépasse largement les prétoires. Elle touche à notre rapport à l’universel, à la presse, à la pureté morale, au courage politique, à cette étrange passion contemporaine pour le droit, au moment même où l’on tolère de moins en moins ses contraintes. Car le droit, rappelle-t-il, n’a jamais été conçu pour approuver nos émotions, il sert, au contraire, à nous empêcher de leur obéir.
Le Point : L’interrogation qui est au cœur d’Un innocent en prison est assez vertigineuse : sommes-nous en train de vivre la fin des droits de l’homme ? D’où vous vient cette inquiétude ?
François Zimeray : Au fil des décennies, j’ai vu l’écosystème chargé de défendre les droits fondamentaux s’éloigner peu à peu de sa vocation, jusqu’à perdre parfois de vue l’humanisme universel auquel devraient conduire toutes les causes liées aux droits de l’Homme. Au lieu de souligner ce qui nous rassemble, il tend à assigner les individus à des catégories et à établir entre les causes une forme de hiérarchie morale.
J’y ai parfois vu une véritable trahison de l’idéal. Sur la scène internationale, toutes les victimes ne semblent pas susciter la même compassion. Cette logique est aussi à l’œuvre chez nous : elle sélectionne les indignations et décide quelles souffrances méritent d’être entendues. Et puis comment ne pas voir à quel point notre époque, où chaque jour des individus sont jetés en pâture au tribunal de l’opinion, maltraite la dignité ? Une question s’est alors imposée : et si les droits de l’homme appartenaient désormais au passé ?
Vous faites le procès de l’air du temps ?
L’air du temps, c’est une loi qui n’est écrite par personne, mais devant laquelle tout le monde, ou presque, se couche. Un ensemble de récits et de réflexes qui finit par former une tyrannie diffuse, où la complexité est tenue pour suspecte et la nuance, pour une faiblesse. Cet air du temps dicte ses priorités, désigne ses cibles. C’est un peu comme en météorologie : vous avez la température réelle et la température ressentie. Le droit établit une gradation des infractions. L’air du temps, lui, la pulvérise, et certains actes sont ressentis comme d’une gravité supérieure à tous les autres.
D’où, par exemple, les........
