Génocidaires et génocidés : petite histoire d’un blanchiment d’idées
En novembre 2019, dans le Wall Street Journal, le philosophe américain Peter Boghossian, spécialiste de la pensée critique, de l’argumentation et de l’épistémologie appliquée, conceptualisait le « blanchiment d’idées ». Avec, pour cette petite entreprise, un principe assez voisin du détour par quelques sociétés-écrans permettant aux valises de billets à l’origine douteuse de se refaire une virginité comptable.
Ici, la lessiveuse est universitaire : une conviction militante entre par une porte, fait trempette dans un bain de concepts, de citations, de colloques et de revues à comité de lecture, puis, beaucoup plus fraîche et seyante, ressort par l’autre estampillée « savoir ».
Une boutique que Boghossian avait quelques raisons de bien connaître. Avec Helen Pluckrose, essayiste britannique travaillant sur le postmodernisme et les militances de « justice sociale », et James Lindsay, mathématicien et logicien américain devenu critique de ces mêmes courants, il venait de consacrer dix mois à fabriquer vingt articles bancals à dessein, soumis à des revues universitaires spécialisées dans le genre, la race, la sexualité ou la théorie critique.
Sept avaient passé la rampe avant l’interruption de l’expérience ; un article sur la « culture du viol » dans les parcs à chiens avait même valu à ses auteurs les félicitations de la publication ciblée. De quoi prouver qu’on pouvait publier n’importe quelle niaiserie dans n’importe quelle revue de sciences humaines et sociales ? Non, et les trois comparses étaient les premiers à le reconnaître.
Ce que leur opération impliquait était à la fois plus instructif et bien moins rassurant : pour peu qu’on coche les bonnes cases morales, qu’on récite le bon jargon et qu’on cite les bons saints, la conformité au catéchisme peut tenir lieu de solidité empirique. En d’autres termes, qu’il arrive qu’un argument gagne en recevabilité académique moins grâce à la factualité de ses preuves ou la force de son raisonnement qu’à sa parfaite conformité avec les présupposés du milieu chargé de l’évaluer.
Sept ans plus tard, on pourrait croire que Daniel Szeftel en livre une étude de cas avec L’Imposture. Nazifier Israël et les Juifs (Cerf). Spécialiste des racines historiques de l’antisémitisme contemporain et des discours de délégitimation d’Israël, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès et contributeur de la revue K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle, l’essayiste réussit un petit tour de force en remontant près d’un siècle de blanchiment en deux cents pages. Avec, pour fil rouge, une calomnie : faire des Juifs et d’Israël les héritiers du nazisme. Du nationalisme arabe des années 1930 aux campus américains, celle-ci transite par la propagande soviétique, l’ONU, les études postcoloniales, les ONG et le droit international. Pour, à chaque escale, s’offrir un nouveau brevet de respectabilité. Car ainsi opère, toujours, ce miracle de chimie intellectuelle : plus une idée circule, plus son origine devient difficile à situer et, à force de passer de main en main, plus un propos sanguinaire à l’heure de son envol finit par atterrir dans le « débat public » les mains propres.
Grand remplacement d’étiquette
De fait, la matière première exhumée par Szeftel ne sent pas la rose. Dans le nationalisme arabe et l’islamisme de l’entre-deux-guerres, il détaille comment certaines figures auront trouvé auprès des fascismes européens de quoi nourrir leurs idées, quand elles n’ont pas poussé l’affinité jusqu’à la........
