Quand le patronyme juif devient un jouet politique
C’est ce multirécidiviste de la haine, récemment condamné à deux ans de prison ferme avec mandat d’arrêt et qui lançait déjà : « On dit à la fois Veinstein et Epstein, parce que sinon le tropisme communautaire se verrait un peu trop. » De l’autre côté, Jean‑Jean-Luc Mélenchon qui, en meeting à Lyon le jeudi 26 février, s’autorise devant un public hilare et acquis : « Sauf s’il s’agit de l’affaire Epstein. Ah, je voulais dire “Epstine”… Pardon, ça fait plus russe, “Epstine”, hein ? Alors maintenant, vous direz “Epstine” au lieu d’“Epstein”, “Frankenstine” au lieu de “Frankenstein”. »
Je regarde ces deux séquences et je ne peux pas m’en tenir au confort des nuances habituelles. Quand on travaille depuis des années sur l’histoire de l’antisémitisme, on sait reconnaître les vieux réflexes même quand ils se déguisent en trait d’esprit.
Ici, ce ne sont pas de simples « maladresses » : ce sont des noms juifs livrés à la vindicte ou au rire, des patronymes arrachés à des individus pour devenir des signaux, des clins d’œil, des marqueurs de connivence. On ne joue pas innocemment avec ce matériau-là, pas en Europe, pas au XXIe siècle, pas après ce que l’on sait.
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Quand le patronyme devient stigmate
Chez Alain Soral, la mécanique est dépouillée de tout vernis : le rapprochement entre « Veinstein » et « Epstein » vise à exhiber une appartenance, à désigner un « tropisme communautaire » supposé. C’est la vieille matrice antisémite, intacte, qui transforme le nom propre en preuve, en stigmate. Rien de neuf, sinon la persistance d’une obsession.
Mais le scandale, au fond, n’est plus là : il est qu’un tel schéma idéologique ait pu infuser suffisamment le débat public pour que la manipulation des noms juifs devienne un ressort banal, un matériau disponible.
C’est ce qui rend la séquence de Jean‑Jean-Luc Mélenchon, pour moi, particulièrement préoccupante. Il ne s’agit pas d’un blogueur marginal mais d’un ancien candidat à la présidence de la République, d’une figure centrale de la gauche française. Qu’un responsable de ce niveau se permette de tordre « Epstein » en « Epstine », d’y ajouter un commentaire sur une sonorité « plus russe » et de terminer sur une pirouette avec Frankenstein, tout cela sous les rires d’une salle particulièrement acquise et conquise, n’est pas un détail.
On n’est plus dans l’erreur isolée : on est dans un climat où la déformation d’un nom juif peut devenir un moment de jubilation collective, sans que cela déclenche spontanément un malaise.
Du « bon mot » au climat de banalisation et d’antisémitisme
Je refuse l’excuse commode du « simple humour ». L’humour n’est pas un espace neutre : il dit ce qu’une société se permet, ce qu’elle tolère, ce qu’elle trouve désormais drôle. Lorsque le nom d’un Juif, déjà saturé d’imaginaires complotistes/antisémites dans l’affaire Epstein, est offert à la salle comme objet sonore à malaxer, à exotiser, à tordre, ce n’est pas rien. Cela signifie que le patronyme juif peut, à nouveau, être mis en jeu sans grande précaution, comme si la mémoire des persécutions, des listes, des fichiers, des humiliations n’imposent plus aucune retenue.
Que cela vienne de l’extrême droite ne surprend pas ; que cela vienne d’un leader de gauche qui se veut antiraciste et antifasciste devrait, à tout le moins, alerter grandement.
Je ne mets pas sur le même plan l’idéologue condamné et le tribun de gauche. Les trajectoires, les corpus, les responsabilités sont différentes, et il serait malhonnête de les confondre. Mais il serait tout aussi malhonnête de fermer les yeux sur ce qu’ils ont en commun : une même disponibilité du nom juif comme matériau. Chez l’un, ce matériau sert à construire un discours de haine assumé ; chez l’autre, il sert à nourrir une scène de connivence, un « bon mot » qui fait rire la salle.
Et le fait qu’Epstein soit un horrible criminel ne change rien à l’affaire : dans les deux cas, le patronyme cesse d’être celui d’une personne pour devenir un signe exploitable. C’est ce glissement-là qui, pour moi, est dangereux.
Le nom juif est un point de fragilité, de mémoire, de vulnérabilité.
Le nom juif est un point de fragilité, de mémoire, de vulnérabilité.
Ce qui se joue ici dépasse les personnes. C’est la question de savoir jusqu’où nous sommes prêts, collectivement, à banaliser le retour de vieux schémas dans nos espaces politiques. L’antisémitisme n’a pas besoin de hurler ses dogmes pour prospérer : il lui suffit que des fragments de son imaginaire – les noms, les sous-entendus, les rires de connivence – circulent à bas bruit, portés par des voix auxquelles on accordait, hier encore, le crédit de l’anticléricalisme, du progressisme ou de l’universalisme. Quand ce crédit se met au service de ces jeux-là, il y a, pour moi, une ligne qui est franchie.
Je n’ai ni le goût ni le pouvoir de distribuer des certificats d’infamie. Mais je refuse la culture de l’excuse qui, au nom de la stratégie politique, minimise ce que signifient ces scènes pour ceux qui portent ces noms, pour ceux qui se savent visés par l’histoire longue du mépris. Le nom juif n’est pas un jouet lexical. C’est un point de fragilité, de mémoire, de vulnérabilité. Quand il redevient matière à rire, c’est un avertissement. Et cet avertissement ne concerne pas seulement les habitués de la haine : il concerne aussi ceux qui, parfois au cœur même de la gauche, pensent pouvoir flirter avec ces codes sans en payer le prix symbolique.
*Marc Knobel est historien, chercheur associé à l’Institut Jonathas de Bruxelles, auteur de nombreux travaux sur les discours de haine en ligne, dont Cyberhaine (Hermann, 2021).
