L’instant où je me suis senti européen
Quand se sent-on véritablement européen ? À un aéroport d’Europe. Petite valise de deux jours, boarding pass sur son téléphone. Un détecteur lumineux qui happe le hiéroglyphe du QR code et la modeste portière qui s’ouvre. Du confort seulement ? Non, une sensation lente, comme une onde de liberté qui traverse le corps, une dématérialisation heureuse.
L’Europe, c’est cela : la possibilité de voyager de Lisbonne à Stockholm sans presque jamais montrer son passeport, en glissant dans une sorte d’espace éthérique, débarrassé du poids du corps inquiet, citoyenneté astrale presque. On n’en imagine pas le coût ni le privilège aux yeux de celui qui vient d’« ailleurs », du « Sud ». Arriver en Occident ? C’est, des mois durant, porter sur soi un peu d’argent liquide et son passeport tout le temps, par angoisse, par réflexe de l’histoire nationale du pays natal et instable, par peur, par prévention.
« Là-bas », ce n’est pas un pays où l’on voyage serein et rassuré. On le reconnaît à cette limite stricte qu’impose une identité ravageuse : barrages, tampons, uniformes, le corps dans sa cécité et son tourment. On se ressent toujours comme « clandestin », soumis au contrôle des barricades, à ce regard du militaire qui réoccupe, sans le savoir, l’espace fantasmé de la colonisation et de son armée.
« Ici », les Européens, même s’ils se réclament de souverainetés et de frontières tracées par les guerres ou les accords, sont déjà européens, citoyens d’un empire paradoxal – il ne possède pas de frontières à l’intérieur, entre ses propres nations, et ses frontières extérieures se révèlent poreuses, diffuses, perméables et contestées par les siens dans un acte étrange de reniement rédempteur. C’est une première dans........
