menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Affaire Jason Arday : le suicide peut-il devenir une arme de vengeance ?

28 0
31.08.2026

Partout dans le monde et à toutes les époques, le suicide est souvent au cœur des conflits : lorsqu’une personne estime avoir subi un tort, ou lorsqu’elle se retrouve elle-même accusée d’en avoir commis un.

Dans ce type de situation, celui qui se donne la mort ne disparaît pas seul : la faute, et souvent le châtiment, retombent sur ceux qu’il considérait comme ses adversaires. Jadis, chez les Iroquois, l’ennemi d’un suicidé pouvait être traité comme un meurtrier. Idem chez les Cheyennes, où il risquait le bannissement. Sous la dynastie Qing, le droit chinois allait jusqu’à faire de la provocation au suicide une infraction pénale : si votre adversaire se donnait la mort durant votre dispute, vous pouviez être emprisonné, torturé ou exécuté.

Ces exemples ne relèvent pas seulement de la curiosité anthropologique. Le 14 août, un professeur a été retrouvé mort à son domicile, dans le sud de Londres. Moins d’une semaine plus tard, un autre universitaire était suspendu de ses fonctions en Belgique. Le premier s’appelait Jason Arday, sociologue visé par de solides accusations de plagiat et de fraude. Le second, Nathan Cofnas, philosophe et auteur de l’article qui avait précipité la chute spectaculaire d’Arday.

L’ascension avant la chute

Une chute venue couronner une ascension fulgurante. Fils d’immigrés ghanéens, Arday avait grandi dans un milieu modeste. Après une licence, puis un master et un doctorat en sciences de l’éducation, il s’était lancé dans une carrière universitaire. En six ans à peine, il en avait gravi les échelons à toute allure, passant de maître de conférences à professeur associé, puis à professeur titulaire. En 2023, il avait décroché un poste prestigieux à Cambridge, l’université de Newton, Darwin et Milton.

Il y était présenté comme un homme ayant triomphé du handicap et de l’adversité pour devenir l’une des figures en vue du monde universitaire. À quarante et un ans, il cumulait déjà distinctions, doctorats honoris causa et fonctions diverses, tandis qu’une grande maison d’édition préparait la publication de ses mémoires. Pour un jeune docteur, difficile d’imaginer plus belle réussite.

Puis les premières craquelures sont apparues. Dès 2023, plusieurs universitaires ont commencé à s’inquiéter de possibles plagiats dans les travaux d’Arday, notamment dans sa thèse de doctorat. En 2025, Jack Grove, journaliste au Times Higher Education, s’est saisi de l’affaire. Il a fait examiner la thèse par des experts indépendants, avant de remettre à l’université de Cambridge un dossier de plus de soixante pages documentant les plagiats. Sauf que son article allait être bloqué après des menaces de poursuites judiciaires, tandis qu’Arday le dénonçait à la police pour harcèlement.

Les informations ont ensuite été transmises au philosophe Nathan Cofnas, de l’université de Gand, par une personne que l’affaire préoccupait. En juillet 2026, Cofnas publiait sur Substack un article étayant les accusations de plagiat et de fabrication de données visant Arday. Il y revenait aussi sur les tentatives d’étouffement de l’affaire et sur les récits invraisemblables qu’Arday avait jusque-là livrés sur sa propre vie.

Et les révélations se sont mises à pleuvoir. The Daily Telegraph, The Guardian, The Times ou encore Retraction Watch ont fait état de nouveaux éléments accréditant les accusations de plagiat et de fraude. Certaines fonctions honorifiques revendiquées par Arday n’avaient en réalité jamais existé. Un livre qu’il disait avoir écrit était introuvable. Ses déclarations sur ses collectes de fonds caritatives et ses performances en ultramarathon ont elles aussi été sérieusement revues à la baisse. Un prétendu crime de haine impliquant une tête de cochon tranchée semblait relever du canular. Et d’anciens voisins ont contredit le récit édifiant qu’il faisait de son handicap dans l’enfance.

Peu à peu, une autre histoire s’est imposée : Arday avait bâti sa vie publique sur un tissu de mensonges.

Quand le scandale devient spectacle

Que ces mensonges n’aient été ni sophistiqués ni même plausibles n’a fait que rendre le scandale plus savoureux. Les détracteurs des politiques universitaires de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) y ont vu un cas d’école : celui de la politique identitaire prenant le pas sur les exigences intellectuelles. Journalistes et commentateurs se sont délectés de l’embarras d’une institution d’élite. Et, sur les réseaux sociaux, beaucoup ont trouvé l’affaire franchement plus drôle que les autres scandales universitaires récents.

Car il ne s’agissait pas d’une manipulation statistique si subtile qu’elle n’aurait cédé qu’à un examen méticuleux. C’était une cascade de mensonges extravagants, chacun plus improbable que le précédent. Ainsi de cette révélation : un épisode raconté dans les mémoires d’Arday semble avoir été calqué sur une scène d’une série télévisée de 2010 consacrée à Spartacus – et le titre même des mémoires était emprunté à cet épisode. Puis, lorsqu’Arday a fini par céder sous la pression et démissionné de Cambridge, beaucoup ont trouvé aussi drôle qu’approprié qu’un détecteur d’IA conclue que sa lettre de démission avait été entièrement rédigée par une IA.

Tout cela prêtait plutôt à rire. Jusqu’au moment où plus personne n’a ri.

Le prix de la déchéance

Le 14 août, Arday a été retrouvé mort. Si la cause n’est pas encore connue, tout porte à croire qu’il s’est suicidé.

Arday était encore relativement jeune, en bonne santé et père de famille. Il avait de nombreuses raisons de vivre. Mais il venait aussi de connaître une trajectoire sociale particulièrement dangereuse : après une ascension spectaculaire, une chute brutale et humiliante.

Cette chute........

© Le Point