Avant Léon XIV, ces encycliques qui ont défié les temps modernes
«Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ». Cette assertion, le pape Pie IX la condamne vertement dans son Syllabus errorum de 1864. Elle forme la dernière des 80 « erreurs » des temps modernes - de l’athéisme au communisme, en passant par le rationalisme, la séparation de l’Église et de l’État, le divorce, et on en passe - dont le Vatican d’alors dresse la liste dans ce document publié de façon concomitante avec l’encyclique Quanta cura.
Il s’agissait alors de combattre la « modernité » du XIXe siècle, « idéologie qui véhiculait de nombreuses idées hostiles au catholicisme », souligne le jésuite John W. O’Malley dans sa savoureuse « Histoire des papes » (Lessius). « Elle adhérait au progrès, qui supposait un essor au-delà de toute religion révélée, la raison et la science étant capables de répondre effectivement à toutes les questions concernant l’existence humaine », précise l’historien.
De Pie IX à Léon XIV, un siècle et demi de bascule
Depuis ce Syllabus jusqu’à Magnifica Humanitas de Léon XIV, l’eau a coulé sous les ponts du Tibre (le fleuve qui traverse Rome). Les papes se sont succédé, et chacun a publié sa grande encyclique sociale affirmant les positions de l’Église face au progrès en marche, et surtout ces conséquences sur la condition humaine.
« Alternent dans l’histoire les pontifes intransigeants avec la modernité et ceux qui sont non-intransigeants, suivant la classification établie par l’historien et sociologue Emile Poulat, nous explique la sociologue des religions (enseignante chercheuse à l’Institut catholique de Paris) Corinne Valasik. Pour lui, ceux qui portent le nom de « Pie » se rattachent plutôt à la première catégorie, et les « Léon » à la seconde ».
C’est d’ailleurs un Léon, le treizième, qui va graver dans le marbre la doctrine sociale de l’Église. Celle-ci puise ses racines dans la longue histoire du catholicisme, comme le souligne le pape actuel dans l’encyclique qu’il vient de publier. Mais Rerum novarum, qui paraît en 1891, établit ce corps de doctrine, qui ne cessera d’être enrichi par les apports des pontifes successifs.
Rerum novarum, acte fondateur de la doctrine sociale moderne
Léon XIII est un auteur fécond : il publie soixante-quinze encycliques durant un règne de vingt-cinq années… Mais ce texte sur « Les choses nouvelles » va marquer l’Histoire. Ainsi le rappelle son successeur Léon XIV - qui a choisi ce nom pour s’inscrire dans ce sillage - dans son texte de 2026 : « Le document place au centre de sa réflexion la dignité du travail et de l’ouvrier, affirme le droit à un salaire juste pour soi-même et pour sa famille, reconnaît dans les personnes une valeur essentielle prioritaire par rapport au capital et au profit, défend la propriété privée ainsi que sa fonction sociale indispensable, apprécie les associations de travailleurs et propose des formes de collaboration entre les différentes composantes de la société comme alternative à la logique de la lutte des classes. Il n’est donc pas étonnant que Pie XI ait pu la qualifier de « Grande Charte » de l’action sociale des chrétiens ».
Rerum novarum survient à un moment charnière : la révolution industrielle bouscule toutes les structures - comme aujourd’hui la révolution technologique disséquée dans sa globalité par l’actuel pape américain.
« Léon XIII était un petit aristocrate italien ultra-traditionnel, le pape des chapelets et des prières contre le diable, nous raconte l’historien de l’Eglise Giovanni Maria Vian, mais il avait été jeune diplomate à Bruxelles, il avait voyagé dans l’Angleterre de Dickens et aussi en France, et il avait vu les dégâts de l’industrialisation inhumaine. Il veut protéger la condition ouvrière, au nom de l’humanité, mais aussi pour des raisons plus politiques : Rerum novarum est une réponse très nette au Manifeste du Parti communiste et au Capital de Marx ». « C’est une longue encyclique qui réaffirme la condamnation du........
