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Amnésie historique et myopie géopolitique façonnent la guerre États-Unis–Israël–Iran

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16.03.2026

La guerre États-Unis–Israël–Iran est présentée comme un affrontement stratégique classique visant à neutraliser une puissance régionale, à affaiblir un régime hostile et à rétablir un équilibre de sécurité au Moyen-Orient. Cette lecture repose pourtant sur une hypothèse discutable : celle qu’une victoire militaire pourrait transformer durablement la structure politique de l’Iran. La dynamique historique entre l’Occident et le Moyen-Orient invite à une lecture bien différente.

En effet, depuis plus de trois millénaires, elle alimente les rivalités entre les puissances occidentales et moyen-orientales. Déjà, dans les récits fondateurs de l’Antiquité, la guerre de Troie mettait aux prises deux pôles de cet espace dans un affrontement dont l’enjeu dépassait largement la conquête d’une cité. Cette rivalité n’a jamais cessé de structurer l’histoire de la région.

Grecs et Perses dans l’Antiquité, Rome et les empires orientaux, Byzance et les califats, l’Europe et l’Empire ottoman : chacun de ces affrontements a contribué à façonner les identités politiques, religieuses et culturelles des deux rives. La relation n’a jamais été pacifique. Elle a été marquée par des guerres longues, parfois dévastatrices. Pourtant, ces conflits n’ont presque jamais abouti à l’élimination durable d’un des pôles. Ils ont au contraire consolidé les identités qui s’y affrontaient.

Déjà, des historiens comme Hérodote voyaient dans les conflits entre Grecs et Perses l’un des fils conducteurs de l’histoire méditerranéenne, tandis que Fernand Braudel a montré combien cet espace formait un système historique de rivalités et d’interdépendances. L’affrontement « Occident–Moyen-Orient » constitue ainsi une dialectique fondatrice. Le Moyen-Orient est certes traversé par de nombreuses rivalités internes — Arabes et Persans, sunnites et chiites, monarchies et républiques —, mais ces divisions ne doivent pas masquer une dynamique historique plus profonde.

Depuis l’Antiquité, la rivalité entre les puissances de l’Occident méditerranéen et celles du Moyen-Orient constitue une structure géopolitique durable qui transcende ces fractures internes.

La dialectique « Occident–Moyen-Orient » désigne ainsi la rivalité historique par laquelle les civilisations des deux espaces se constituent, se transforment et se consolident mutuellement sans jamais parvenir à l’élimination durable de l’autre. Dans cet espace historique singulier, la guerre agit souvent comme un mécanisme de consolidation des identités politiques, religieuses et civilisationnelles. Cette dialectique est constitutive de l’histoire de l’Occident comme du Moyen-Orient. C’est dans ce cadre historique et géopolitique que la guerre actuelle doit être analysée.

Le paradoxe stratégique

Dans les régimes révolutionnaires ou théocratiques, la guerre agit fréquemment comme un puissant mécanisme de consolidation politico-identitaire. Elle transforme les tensions internes en mobilisation collective, sacralise le pouvoir et réorganise la société autour d’un récit existentiel.

L’histoire contemporaine de l’Iran en fournit un exemple frappant. La guerre Iran-Irak des années 1980 a profondément consolidé la République islamique au moment même où elle était encore fragile. Cette dynamique s’explique aussi par une logique politique bien connue des sciences sociales : face à une menace extérieure, les sociétés tendent à resserrer leurs rangs autour des institutions qui incarnent leur continuité historique ou spirituelle.

Dans les régimes où le pouvoir puise sa légitimité dans une dimension religieuse ou révolutionnaire, ce réflexe peut être encore plus puissant. La guerre ne fragilise alors pas nécessairement l’autorité du régime ; elle peut au contraire lui fournir les conditions d’une mobilisation morale et symbolique durable. L’adversaire extérieur devient un facteur d’unité interne.

Ce mécanisme contribue à transformer un conflit stratégique en épreuve identitaire, où la survie du régime est progressivement assimilée à celle de la communauté politique elle-même. La guerre États-Unis–Israël–Iran pourrait produire un effet comparable. Loin d’affaiblir le régime iranien, elle risque de renforcer sa légitimité en transformant un affrontement stratégique en affrontement existentiel, religieux et intercivilisationnel.

Une même matrice religieuse

Dans l’imaginaire politique des sociétés concernées, le conflit peut aisément être interprété comme un affrontement entre deux traditions issues du même monothéisme abrahamique. Le paradoxe est alors saisissant : ce qui apparaît comme un affrontement entre Allah et Yahvé renvoie en réalité à deux interprétations d’une même matrice religieuse. Dans ces conditions, croire qu’une victoire militaire pourrait transformer durablement l’adversaire relève moins d’une stratégie lucide que d’une amnésie historique ou d’une myopie géopolitique.

En effet, l’histoire de l’espace Occident–Moyen-Orient révèle une constante remarquable : les guerres qui s’y déroulent produisent rarement des vainqueurs définitifs. Elles consolident plutôt les identités politiques, religieuses et civilisationnelles des camps qui s’y affrontent.

La guerre actuelle pourrait ainsi reproduire un schéma ancien. Dans cet espace historique singulier, les guerres ne détruisent pas les civilisations. Elles en cimentent et consolident les identités.

Entre l’Occident et le Moyen-Orient, la guerre ne détruit pas les civilisations : elle en cimente les identités.

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