Il faut arrêter de trouver normal de faire des miracles
Le milieu communautaire est actuellement engagé dans une mobilisation sociale sans précédent, qui se poursuivra jusqu’au 2 avril. Pourquoi ? Parce qu’on est « à boutte ».
À boutte d’être sous-financés. À boutte de pallier les manques de l’État et son désengagement. À boutte de devoir toujours en faire plus avec pas assez. À boutte des préjugés, du mépris, des raccourcis et des commentaires déconnectés de la réalité. À boutte aussi de se faire niaiser.
Pour les personnes qui ne travaillent pas dans le milieu communautaire, je veux quand même prendre un moment pour le dire simplement : le milieu communautaire fait des choses extraordinaires, chaque jour, partout, pour des milliers de personnes.
Il est là pour les familles. Il est là pour les personnes en situation de pauvreté. Il est là pour les personnes aînées, les jeunes, les femmes, les personnes proches aidantes, les personnes vivant avec des problèmes de santé mentale, les personnes en situation d’itinérance, les femmes victimes de violence conjugale, les locataires dont les droits sont bafoués, les personnes isolées, les personnes handicapées, les personnes nouvellement arrivées, et tant d’autres.
Il est là quand ça déborde. Il est là quand le réseau ne suffit plus. Il est là quand une personne a besoin d’aide, d’écoute, d’accompagnement, de dignité, de soutien ou simplement de ne pas être laissée seule.
Le milieu communautaire est riche, diversifié, profondément humain. Il tient debout un pan immense de notre filet social. Et pourtant, il n’a toujours pas la reconnaissance pleine et entière qu’il mérite.
Moi, je suis fier de travailler dans ce milieu-là. Je suis fier d’en faire partie.
J’ai le privilège et l’honneur de travailler pour une organisation qui représente plus de 60 organismes communautaires. Mais je le dis avec beaucoup de modestie : le gros du travail, ce n’est pas moi qui le fais. Ce sont les organismes qui le font. Ce sont les équipes de travail, les directions, les personnes intervenantes, les travailleurs du communautaire qui, au quotidien, se démènent avec des situations de plus en plus lourdes, de plus en plus complexes, dans un contexte social qui, soyons honnêtes, ne va pas très bien.
Et il faut arrêter de trouver normal qu’on fasse des miracles.
Je n’ai aucune fierté à entendre qu’« ils font des miracles ». Pas parce que ce n’est pas vrai. Mais parce qu’on ne devrait pas avoir à en faire. On devrait simplement avoir les ressources nécessaires pour faire correctement notre travail. On n’en demande pas plus pour en faire plus. On demande ce qu’il faut pour faire ce qu’on a à faire, dignement, humainement, convenablement.
Investir dans le communautaire, ce n’est pas une dépense. C’est un choix de société. C’est choisir de ne pas abandonner les gens. C’est choisir de soutenir ceux qui en arrachent. C’est choisir un filet social vivant, fort, proche du monde.
Et quand j’entends qu’une personne élue aurait déjà parlé du communautaire comme d’un « gouffre financier », je trouve ça franchement indécent. Un gouffre financier ? Pendant que des milliards de dollars ont été gaspillés dans des choix politiques douteux, des projets mal évalués et des fiascos économiques ? Investir dans le communautaire, ce n’est pas une dépense folle : c’est un choix humain, social et profondément responsable.
Alors, dans les prochains jours, si vous croisez des travailleurs, des militants, des directions, des bénévoles ou des personnes impliquées dans le communautaire qui prennent part à des actions et à des moyens de pression, souriez-leur. Dites-leur merci.
Merci d’être là pour le monde magané. Merci d’être là pour le monde oublié. Merci d’être là pour le monde qui ne va pas bien. Merci d’être là quand plus personne ne répond. Merci de tenir le fil, souvent dans l’ombre, souvent sans assez de moyens, mais toujours avec cœur. Parce que sans le communautaire, ça irait franchement plus mal. Et parce qu’en ce moment, le communautaire est à boutte.
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