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Tous les droits

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10.03.2026

Il y a quelques jours, nous soulignions la Journée internationale des droits des femmes. Une journée par année, c’est bien peu pour nous rappeler que, selon l’heure et l’endroit sur la planète, les droits des femmes sont encore largement bafoués.

Bien entendu, il y a toutes ces femmes qui vivent dans d’abominables théocraties ou régimes patriarcaux qui les soumettent au contrôle inhumain de leurs libertés fondamentales, empêchant ainsi leur épanouissement, leur émancipation et leur apport essentiel à une société saine et équilibrée.

Plus près de nous, dans nos belles démocraties, rien n’est vraiment acquis non plus. Les mouvements masculinistes gagnent du terrain partout, y compris chez les adultes de demain. Cette idéologie rétrograde renvoie les femmes à leurs rôles de ménagère et de nourrice. Mais avec cette nouvelle donnée moderne voulant que le corps des femmes, en plus de donner la vie, doive aussi répondre à des standards sexualisés ! Ces mouvements ouvertement misogynes, également homophobes et transphobes, plongent les femmes et la communauté LGBTQ+ dans une insécurité constante.

Toujours chez nous, il est presque impossible pour une femme d’émettre une opinion, peu importe la tribune (médias traditionnels, réseaux sociaux, pamphlets…) sans recevoir des insultes sexistes. J’ai quitté X il y a quelques années parce qu’en plus d’être victime, comme mes collègues « tartistes » de sexe masculin, d’insultes relatives à mon travail, je recevais aussi des menaces de viol, comme mes collègues de sexe féminin.

D’autres rôles publics, comme ceux de politicienne, d’éditorialiste ou de représentante d’une organisation, exposent les femmes à une dose de violence à caractère sexuel inadmissible. Il n’y a qu’à voir cette vidéo collective publiée dimanche par une quinzaine de Québécoises réunies sous le mot #OnSeTientDebouttes. Les commentaires recensés y sont à frémir.

Je pourrais aussi vous parler du droit à l’avortement qui recule, sans oublier les diagnostics médicaux tardifs ou erronés qui restent plus fréquents quand il s’agit de santé féminine. Il y a aussi les écarts salariaux et les perspectives d’emplois qui ne sont toujours pas réglés dans certains secteurs. Sans compter le nombre de féminicides, qui ne semble pas vouloir faiblir.

Il y a tant d’aspects de notre vie en société qui défavorisent les femmes qu’en faire la liste exhaustive devient vite un exercice trop déprimant. J’ai donc décidé de porter à votre attention quatre droits dont on ne parle jamais, mais auxquels je tiens mordicus, parce que, sous leur légèreté prêtant à sourire, se cache la liberté d’être ce que nous voulons, partout, tout le temps.

D’abord, le droit d’avoir oublié de raser une mince ligne de poils tout le long du mollet droit. La pilosité féminine est un sujet complexe. Quand on est féministe comme moi, on pourrait vouloir se débarrasser des diktats patriarcaux, qui voudraient que les femmes soient glabres en tout temps. Mais lorsqu’on est demoiselle d’honneur au mariage de nos amis, que la robe qu’on a choisie arrive au-dessus du genou, on cède parfois à la pression du rasoir. Je réclame le droit que ce ne soit pas une priorité et que le jour dudit mariage, on fasse ça à la va-vite et peu concentrée parce qu’on est déjà en retard pour passer chercher le bouquet chez le fleuriste et arriver à temps à la cérémonie.

Ensuite, le droit de grincer des dents en regardant son enfant de deux ans manger du melon d’eau en bedaine. Le bruxisme maternel, bien que déploré par l’Ordre des dentistes, est un réflexe naturel quand il s’agit d’amour maternel. Cela étant dit, je réclame aussi le droit, lorsqu’une mère est en vacances, seule avec sa formidable amie nullipare par choix, de ne pas s’ennuyer de sa progéniture une seule seconde.

Troisièmement, le droit de manger du poulet avec ses doigts en écoutant la télé. Les femmes aussi peuvent avoir les doigts pleins de gras de volaille, assises dans un divan, avec un pantalon de jogging dont l’élastique élimé ne sert plus à rien. Les chaussettes dépareillées, les cheveux en bataille, la télévision diffusant une émission de rénovation : le bonheur est parfois très loin de la tyrannique injonction à l’élégance féminine.

Le droit de ne pas savoir danser. Même dans une jolie robe à fleurs, une femme peut danser de manière maladroite sans aucun sens du rythme. Il n’y a pas juste les sympathiques oncles un peu ivres qui ont le droit d’être ridicules sur un plancher de danse. Se libérer le bassin en se foutant du regard des autres, bouger son corps pour libérer des endorphines, même sans grâce aucune, ça fait du bien à tout le monde et ce n’est pas une question de genre. Croyez-en mon expérience de fille qui n’a jamais su respecter les temps ni les mesures.

En terminant, permettez-moi de m’adresser directement à ma fille.

Ma grande, demain, tu seras une femme. Il est fort probable que tes seins ne soient pas tout à fait symétriques. Il se peut que tu choisisses un métier où le plafond de verre est encore très épais. Il va sûrement falloir que tu gères la contraception. Tu vas probablement envier une ou plusieurs de tes consœurs pour toutes sortes de raisons, superficielles ou viscérales, et ce, malgré ta volonté de nourrir la sororité. Tu vas forcément avoir mal au ventre et tacher une de tes petites culottes préférées. Tu vas vieillir et tu vas trouver ça dur, mais un peu beau aussi.

Pardonne-toi tes erreurs (les gars aussi en font et doivent apprendre à faire de même). Aime les hommes et/ou les femmes, mais ne renonce jamais à l’amour par peur d’être inadéquate ou difficile à vivre : tous les humains le sont. Donne-toi surtout le droit d’être forte et fragile à la fois.

Tu seras une femme, ma fille.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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