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L’ingérence à ciel ouvert

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16.04.2026

On aime bien se définir par ce que l’on n’est pas au Canada. On dira ainsi que nous ne sommes pas les États-Unis. À raison, car nous ne partageons ni le même système parlementaire, ni la même dynamique de parti, ni le même système social, ni le même droit constitutionnel. Et ce n’est pas parce que le président gouverne comme un fou chez nos voisins que nous devons perdre la tête à notre tour. J’ai l’impression que c’est pourtant le cas.

Si j’étais encore conseiller politique, une inquiétude me garderait réveillé la nuit. Et, non, ce ne serait pas les manigances des transfuges à Ottawa ni les actions à entreprendre pour affronter le conflit commercial ou la révision de l’accord de libre-échange nord-américain. Ce serait l’ingérence étrangère.

On dit que les électeurs ont la mémoire courte. Dans un monde où le dicton veut que six mois en politique soient une éternité, qui se souvient qu’en mars 2024 le Canada traversait l’épreuve de l’introspection de la commission Hogue sur l’ingérence étrangère lors des élections de 2019 et 2021 ?

Nous essayions alors de comprendre les techniques utilisées pour cibler ou influencer certaines diasporas au pays, par la désinformation, le harcèlement ou la répression transnationale. Nous examinions nos vulnérabilités et notre capacité à détecter, à prévenir et à contrer ces tentatives, que ce soit celles des régimes chinois ou iranien, ou celles de la Russie ou de l’Inde.

La commissaire Hogue nous avait alors rappelé une vérité simple : l’ingérence n’était pas nouvelle ; seuls les moyens avaient évolué.

S’il fallait refaire l’exercice aujourd’hui, à l’ère des prises de parole du président Trump sur le Canada, comment qualifierait-on l’évolution « des moyens » ? N’arriverions-nous pas à la conclusion qu’il s’agit d’une ingérence étrangère sans commune mesure ?

Mon objectif n’est pas de remettre en question l’élection de 2025. Mais, en 2026, il va y avoir une élection référendaire au Québec et possiblement un référendum en Alberta. Or, la parole présidentielle trumpienne est source d’ingérence étrangère quotidienne au Canada. Il ne s’agit pas d’une opération clandestine. Tout se déroule au grand jour, en anglais, dans un espace médiatique nord-américain intégré, sans filtre, directement depuis le compte des médias sociaux du président.

Pendant la dernière campagne fédérale, les enjeux intérieurs ont été relégués au second plan par un acteur qui ne figurait sur aucun bulletin de vote : Donald Trump, qui est devenu le centre de la fameuse « question de l’urne ».

Chaque menace tarifaire ou insinuation au 51e État finissait par dominer le cycle médiatique. Les chefs des partis réagissaient davantage à Washington qu’à leurs adversaires. La campagne ne portait plus sur nos politiques publiques ; elle devenait un référendum implicite sur la capacité du pays à résister à la pression américaine. Le cadre n’était plus défini à Ottawa, mais à Washington.

La commission Hogue a insisté sur la nécessité de se doter d’une résilience démocratique et sur la nécessité de mieux détecter, informer et encadrer l’ingérence étrangère. Mais notre réflexion demeure incomplète si elle se limite aux puissances autoritaires. Nous devons reconnaître que la capacité d’un président américain à polariser notre débat constitue, en soi, un facteur de vulnérabilité, même si cela vient d’une démocratie.

L’élection de 1988 s’est jouée sur le libre-échange nord-américain dans un contexte complètement différent. Le débat sur la souveraineté est légitime, mais va-t-il se faire entre nous à la prochaine élection, donc sans ingérence étrangère ?

La question n’est pas de savoir si les États-Unis ont le droit d’exprimer leurs intérêts. La question est de savoir si le Canada, le Québec et l’Alberta possèdent la lucidité politique nécessaire pour empêcher que leurs intérêts redessinent les contours de notre débat démocratique.

La leçon de la dernière élection est limpide : il a suffi de quelques déclarations venues du Sud pour remodeler le programme politique national. Et nous voudrions croire que le Québec en serait immunisé lors d’une élection au caractère référendaire ? Que l’Alberta évoluerait dans une bulle étanche ? C’est illusoire.

Et si vous pensez que j’exagère, je vous répondrai que je n’en reviens toujours pas que, durant les audiences sur la contestation de la loi 21 sur la laïcité de l’État, l’argument voulant qu’on doive se prémunir d’un « mini-Trump au Canada » ait pu être utilisé par ses détracteurs devant notre Cour suprême.

Se préparer à cette réalité ne signifie pas sombrer dans la paranoïa antiaméricaine. Cela signifie appliquer avec cohérence les principes dégagés par la commission Hogue. Transparence accrue en période électorale. Protocoles clairs de communication lorsqu’une intervention étrangère est jugée susceptible d’altérer le débat. Et, surtout, maturité collective face aux tentatives de redéfinition externe de nos priorités.

Et il y a la responsabilité médiatique. Quand l’essentiel des questions des médias porte sur la déclaration du jour du président Trump, il y a matière à introspection. Ce n’est pas pour rien que les candidats se déplacent, à grands frais en matière de ressources et d’énergie, en dehors des grands centres pour faire une annonce régionale sur un enjeu local, dans un village, et qu’ils donnent la priorité aux questions des journalistes locaux ou régionaux. Il serait opportun que les médias parlementaires en tiennent compte.

L’exercice de la commission Hogue nous a appris à être sensibles aux ingérences discrètes. Il est temps d’apprendre à reconnaître celles qui se déploient à ciel ouvert. Notre souveraineté ne se mesure pas seulement à l’intégrité du vote. Elle se mesure à la capacité d’un peuple d’en débattre selon ses propres termes. La dernière élection a servi d’avertissement. Les prochaines — au Québec, en Alberta — seront un test.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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