La série Netflix turque qui impose le zeitgeist d’une «démocrature» d’extrême droite
Dans le contexte d’une extension au Moyen-Orient de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, la Turquie, en tant que pays favorable à l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, suscite depuis quelques jours un intérêt international, non pour son appui aux États-Unis, mais pour une série de Netflix qui fait l’objet d’une énorme cabale parmi les abonnés de cette plateforme et au sein des médias.
Le titre attire d’abord l’attention par son titre énigmatique, Le musée de l’innocence, puis par le fait qu’une série de Netflix, en provenance de la Turquie, n’est que très rarement l’objet d’un tel intérêt, sinon d’une telle controverse. D’autant que l’acteur et l’actrice qui jouent les premiers rôles sont à peu près inconnus du grand public turc, qui raffole en temps normal de ce type de série dont le grand amour embrase l’écran d’émotions convulsives, tout en suscitant de vives palabres divisant les uns et les autres, et qui rendent le public captif.
Cette série de Netflix a été réalisée et produite en Turquie, un pays dirigé par un président d’extrême droite, ce qui en génère tout l’intérêt, à la fois culturel et politique. Je ne suis pas critique de cinéma, et je ne peux donc pas en faire une critique cinématographique induite par cette compétence particulière. Je ne saurais lui attribuer un nombre d’étoiles et prédire son avenir aux Golden Globes (comme peut le faire l’excellent François Lévesque au Devoir). Mais, comme la série est l’adaptation d’un roman mémorable (que j’avais lu en 2008) de l’écrivain turc Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature en 2006, je me retrouve en terrain connu.
Pamuk est d’ailleurs présent dans certaines scènes pour les commenter d’une façon ingénieuse, s’incarnant lui-même comme métalepse discursive du personnage principal du roman induit par le scénario d’Ertan Kurtulan. Les séries turques ont souvent été associées à des romances amoureuses de très piètre qualité, pour ne pas dire la copie conforme des séries américaines de mauvais goût.
Ce qui constitue la tension narrative de la série, ce sont les classes sociales des années 1970, dont la relecture de 2026 fait comprendre en filigrane les raisons qui ont permis à Recep Tayyip Erdogan d’accéder au pouvoir et de conduire progressivement l’État vers l’extrême droite (ou de ce que certains politologues appellent une « démocrature »).
Cette ambiguïté dénominative du régime traverse plusieurs épisodes de la série et est présente dans les relations amoureuses et sexuelles d’un couple, qui vit des péripéties qui pourraient fort bien relever du sadomasochisme, mais dont les dialogues sont temporisés par une douceur extrême. Dans cette Turquie qui oscille entre valeurs traditionnelles et occidentalisme des mœurs, la famille continue de jouer sur plusieurs tableaux à la fois, dont la série devient presque une ethnologie savante, à même les indices d’une intrigue disséminée.
Du côté européen et américain, Le musée de l’innocence a à la fois des consonances et des dissonances avec la violence faite aux femmes par des maris violents, qui est au cœur d’un mouvement féministe qui n’a pas d’équivalence en Turquie : la critique publique adressée à son propre gouvernement serait impensable pour le président Recep Tayyip Erdogan, toute attaque de cette sorte serait considérée comme contraire à la Constitution du pays.
De même, malgré la relation serrée entre Trump et Erdogan, l’affaire Epstein serait considérée comme impensable au sein de la « démocrature » turque. Même s’il n’y a aucune violence physique dans le couple qui se sépare à plusieurs occasions et se réunit à diverses occurrences, cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas parmi les couples turcs, mais il aurait été impensable qu’elle soit représentée à l’écran, où toute tension narrative doit imposer le zeitgeist de sa société d’accueil.
Ce qui procure à la série sa distribution internationale et son impact populaire, c’est cette adaptation du roman de Pamuk et la présence d’Erdogan comme allié de Trump dans ses projets d’expansion de son pouvoir personnel. Le syntagme de l’innocence peut ainsi prendre un sens politique en tant que retour à ce qui a fait la gloire des États-Unis et celle de la Turquie, une innocence perdue, mais qui revient par l’usage des forceps dans les deux « démocratures ».
Cela dit, peu importe la qualité intrinsèque de la série, et la performance du couple d’acteurs, on a là une démonstration de la performativité qu’on peut imposer à un scénariste quand le financement octroyé par le géant états-unien permet de miser sur toutes les pistes à la fois, en fonction d’un public transnational dont les codes d’interprétation de la tension narrative ne sont pas les mêmes, et donc de donner lieu à des mésinterprétations qui n’étaient pas nécessairement souhaitées par Orhan Pamuk.
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